Il y a des destins qui ressemblent à des fugues de Bach — plusieurs voix qui s’entrelacent, qui se répondent, qui avancent chacune à leur rythme, jusqu’à former quelque chose d’inattendu et de cohérent à la fois.
Hélène Papadopoulos est de ceux-là.
Elle naît à Paris, grandit entre les pages de Balzac, de Proust, de Beauvoir, avec déjà cette conviction que les grandes œuvres ne s’expliquent pas — elles se vivent. C’est à Strasbourg que tout commence vraiment. Au Conservatoire, dans la classe d’Amy Lin, elle décroche son Diplôme de Concert avec les félicitations du jury. Puis Paris, l’École Normale de Musique Cortot, les cours avec Jean-Marc Luisada. Une trajectoire classique, pourrait-on penser. Sauf qu’Hélène Papadopoulos n’est pas une pianiste classique.
Elle est une pianiste qui pense.
Dès ses années strasbourgeoises, elle se plonge dans Bach — et pas seulement au piano. Elle étudie aussi le clavecin avec Aline Zylberajch, la même claveciniste qu’on retrouvera des années plus tard sur la scène du Festival aux Chandelles. Un premier fil rouge, discret mais tenace. Puis viennent les masterclasses. Sergueï Maltsev, Jean-Jacques Dünki, Charles Rosen. L’Accademia Chigiana à Sienne, où elle travaille le piano avec Michele Campanella et la musique de chambre avec le Trio di Trieste. Elle joue en Europe, en Amérique du Nord. Le Festival Musica à Strasbourg, le Siena International Music Festival. Une carrière de concertiste solide, internationale, exigeante.
Mais Hélène Papadopoulos est aussi quelqu’un qui ne tient pas en place — intellectuellement.
Alors elle plonge dans les sciences. Elle décroche un doctorat en musicologie computationnelle à l’IRCAM, en partenariat avec la Sorbonne. L’IRCAM — ce temple parisien de la recherche musicale adossé au Centre Pompidou, là où l’on interroge le son avec les outils de la science. Ce n’est pas un détour : c’est une conviction. La musique ne se joue pas, elle se comprend. Et pour comprendre Bach, il faut peut-être passer par les algorithmes autant que par les doigts.
Les premières années à New York — car elle s’installe à New York — sont marquées par un chantier érudit hors norme : la publication d’une édition commentée en deux volumes de l’intégralité de l’œuvre théorique de Leonhard Euler, le mathématicien du XVIIIe siècle qui avait, lui aussi, cherché à percer les mystères de la musique. Euler et Bach — deux contemporains, deux façons de mettre de l’ordre dans le cosmos.
C’est à New York qu’elle mûrit le grand projet de sa vie de concertiste. Le Clavier-Übung Project : interpréter l’intégralité des œuvres pour clavier de Bach dans des séries de récitals — les Partitas, le Concerto italien, l’Ouverture à la française, et au sommet, les Variations Goldberg. Un cycle qui se déroule sur des années. Pas un marathon — une méditation.
Soutenue par les Bach-Archiv de Leipzig — la plus haute institution mondiale consacrée à Bach — elle entame en 2024 une résidence au CNMAT, le Centre for New Music and Audio Technologies de l’Université de Californie à Berkeley, pour explorer l’héritage de la claveciniste américaine Rosalyn Tureck, figure légendaire de l’interprétation bachienne au XXe siècle. Elle commande de nouvelles œuvres à des compositeurs vivants, inspirées par la perspective de Tureck, pour créer un dialogue entre tradition et innovation.
Berkeley après New York. La Californie après Paris. Et entre tout ça — une petite vallée d’Alsace.
Depuis 2024, Hélène Papadopoulos est directrice artistique du Festival aux Chandelles à Sainte-Marie-aux-Mines. On pourrait s’étonner du contraste. De Berkeley aux mines d’argent du Val d’Argent, il y a un océan, quelques montagnes, et une logique implacable : ce voyage ne consiste pas seulement à interpréter la musique de Bach. Il s’agit d’établir un lien entre Bach et notre époque, de transmettre cette musique aux générations plus jeunes, de travailler avec des compositeurs vivants.
C’est exactement ce que fait le festival. Concert, recherche, transmission, création — tout en un seul geste.