La musique de Gabriel Fauré possède cette vertu rare de concilier l’évidence mélodique et une subtilité harmonique presque insaisissable. À l’occasion des célébrations autour du compositeur français, un nouvel enregistrement vient enrichir la discographie fauréenne sous la bannière du prestigieux label Alpha. Ce disque réunit le violoniste canadien Kerson Leong et le pianiste originaire de notre région, Jonathan Fournel. Pour les mélomanes du Grand Est et les fidèles d’Accent 4, la présence de Jonathan Fournel est toujours un motif de fierté et d’intérêt tout particulier. Né à Sarrebourg et formé en partie au Conservatoire de Strasbourg, le brillant vainqueur du Concours Reine Elisabeth 2021 s’associe ici à l’un des violonistes les plus talentueux de sa génération pour un voyage d’une infinie poésie au cœur de l’univers de Fauré.
Le programme de cet album s’articule judicieusement autour des deux Sonates pour violon et piano de Fauré, deux chefs-d’œuvre séparés par plus de quarante ans de vie créatrice. La Sonate n° 1 en la majeur op. 13, composée au milieu des années 1870, est une œuvre de jeunesse d’une fraîcheur et d’une ardeur irrésistibles. Elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées du répertoire de musique de chambre. Face à cette exubérance printanière, la Sonate n° 2 en mi mineur op. 108, écrite en 1916 alors que le compositeur subissait déjà les assauts de la surdité, offre un visage radicalement différent. Plus sombre, plus introspective et d’une complexité formelle accrue, elle témoigne du génie tardif de Fauré, tendu vers une pureté presque ascétique. Entre ces deux géants s’intercalent plusieurs transcriptions de mélodies célèbres et de pièces courtes, créant un parcours fluide et merveilleusement équilibré.
Ce qui frappe d’emblée à l’écoute de ce disque, c’est l’incroyable complicité qui unit les deux musiciens. Kerson Leong et Jonathan Fournel évitent avec art le piège d’une lecture trop sentimentale ou brumeuse, souvent associée à tort à la musique française de cette époque. Chez eux, Fauré respire à pleins poumons. Le violon de Kerson Leong déploie une sonorité d’une grande clarté, chaleureuse et dénuée de tout vibrato excessif. Son archet dessine des lignes d’une fluidité remarquable, particulièrement dans la Première Sonate où l’élan lyrique semble ne jamais vouloir s’interrompre. À ses côtés, Jonathan Fournel fait preuve d’une maîtrise pianistique absolue. Son jeu se caractérise par une palette de couleurs d’une immense richesse et un art du toucher qui éclaire chaque recoin de la partition. Loin de se cantonner à un rôle d’accompagnateur, le pianiste lorrain dialogue d’égal à égal avec le violoniste, structurant le discours musical avec une précision rythmique impeccable et un sens inné de la respiration collective.
Le traitement de la Deuxième Sonate est, à cet égard, un modèle du genre. Là où d’autres versions peuvent parfois paraître sévères ou hermétiques, le duo canado-français parvient à rendre la musique lumineuse et profondément émouvante. Le mouvement initial, d’une grande tension dramatique, est mené avec une rigueur exemplaire, tandis que l’Andante médian s’élève avec une gravité sereine d’une beauté à couper le souffle. Le finale, quant à lui, résume parfaitement l’esprit de l’album : une recherche constante de clarté, de finesse et d’élégance sans jamais sacrifier l’intensité de l’émotion.
Outre les sonates, l’album fait la part belle à l’art de la mélodie fauréenne à travers des transcriptions particulièrement soignées. Les mélodies de Fauré sont de véritables joyaux poétiques, et les transcrire pour le violon est un exercice délicat. Les deux interprètes relèvent le défi avec brio. Qu’il s’agisse du célèbre « Après un rêve », des nostalgiques « Les Berceaux » ou encore du délicat « Clair de lune », le violon chante littéralement, palliant l’absence des mots par une expressivité de chaque instant. La « Fileuse », extraite de la suite Pelléas et Mélisande dans l’arrangement de Leopold Auer, permet également de mesurer la virtuosité ailée des deux artistes, tout en légèreté et en transparence.
Enregistré dans l’acoustique idéale du Domaine Forget de Charlevoix au Québec, ce disque bénéficie d’une prise de son remarquable qui restitue à la perfection l’équilibre subtil entre les deux instruments. C’est une réussite totale qui fera date dans la discographie de Gabriel Fauré. Pour Jonathan Fournel, cette parution confirme une fois de plus son statut de poète du clavier et de digne ambassadeur de l’école pianistique française, et plus localement, de notre région Grand Est. Un disque indispensable à écouter sans modération sur les ondes d’Accent 4.