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Messiaen : le compositeur des oiseaux

Par la rédaction d’Accent 4

Olivier Messiaen (1908-1992) est un des compositeurs les plus importants du 20ème siècle. Messiaen a mis une pléthore de talents divers au service de sa composition, de la théologie au décryptage de codes pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais peut-être l’inclusion la plus surprenante demeure-t-elle son amour pour l’ornithologie, l’étude scientifique des oiseaux. Pour Messiaen, les oiseaux n’étaient pas de simples créatures : ils étaient les compositeurs de la nature. Il s’est donné pour mission de traduire leur musique dans la nôtre.

Bien avant l’ère des enregistrements de terrain et des playlists « sons de la nature », Messiaen se levait à l’aube, carnet et crayon à la main, écoutant avec la précision d’un scientifique les tonalités et les mélodies de différentes espèces. Ce qui rend ses études si uniques, c’est qu’elles n’apparaissent pas comme de simples effets sonores décoratifs, mais comme la substance même de l’œuvre : les thèmes, les rythmes, la logique musicale tout entière.

Les oiseaux ne chantent pas en phrases symétriques et policées. Ils éclatent, marquent des pauses, répètent, accélèrent, changent de direction. Messiaen n’a pas lissé ces irrégularités pour les faire entrer dans des phrases musicales « convenables ». Il a noté ce qu’il entendait, puis a construit un langage classique capable de le contenir. Le résultat ? Des pièces étonnamment vivantes, bien que déconcertantes pour une oreille formée par la composition conventionnelle.

Bien que reposant sur un travail de transcription digne d’un ornithologue professionnel, le Catalogue d’oiseaux demeure l’œuvre d’un compositeur qui accompagne ces chants pianistiques de phrases musicales profondément humaines, créant ainsi un pont entre le monde animal et notre sensibilité. Composé entre 1956 et 1958, ce recueil de pièces pour piano est très original car chacune des œuvres est inspirée d’un des nombreux chants d’oiseaux que Messiaen a transcrit tout au long de sa vie.

 

L’un des exemples les plus purs de cette approche est Le Merle noir, une pièce compacte pour flûte et piano. La flûte devient le proxy de l’oiseau : agile, lumineuse, scintillant et plongeant soudainement. Il ne s’agit pas de musique programmatique au sens classique : pas de brume pastorale, pas de fond « naturel » généralisé. C’est un portrait concentré, une étude musicale, comme observer une créature au bord d’un jardin avec la plus grande attention et la dessiner fidèlement. Messiaen a ensuite élargi cette idée jusqu’à en faire un écosystème complet. Réveil des oiseaux est essentiellement un chœur de l’aube déployé sur une grande toile : piano et orchestre retracent l’arc d’une matinée en forêt, où différentes espèces prennent leur tour pour chanter, se chevaucher, se répondre, s’interrompre. Le piano babille et scintille, les vents et les percussions dispersent lumière et couleur dans les airs.

Si vous écoutez avec l’attente d’une mélodie conventionnelle qui se développe et revient, vous serez délicieusement déçu.

Messiaen a conçu ces pièces pour qu’on les approche comme on approche la nature : laissant votre oreille sauter d’un appel à l’autre. Faites cela, et les pièces prennent soudainement tout leur sens. La Philharmonie de Paris souligne d’ailleurs que nul compositeur n’a poussé aussi loin la passion des oiseaux, notant méticuleusement leurs chants lors de longues randonnées, dans une démarche à mi-chemin entre l’ethnomusicologie, l’ornithologie et la simple contemplation.

Le Catalogue d’oiseaux, treize pièces substantielles pour piano qui ressemblent moins à de courts croquis qu’à de longues promenades à travers des lieux spécifiques, à des moments précis de la journée. Composée entre octobre 1956 et septembre 1958 et dédiée aux oiseaux et à Yvonne Loriod, son épouse et interprète privilégiée, cette œuvre monumentale explore treize territoires français distincts. Chaque pièce s’articule autour d’un oiseau particulier, mais le monde environnant est toujours présent : le terrain, la lumière, la distance, l’atmosphère. Ces essais se rapprochent significativement d’une véritable pastorale sonore. Le piano est utilisé à un effet époustouflant : motifs cristallins dans l’aigu pour les petits chanteurs rapides, basses lourdes et résonnantes pour l’ombre et le sol, grandes masses d’accords qui évoquent une météo traversant un paysage.

La Maison Messiaen recense certaines de ces espèces emblématiques : le chocard des Alpes, le loriot, le traquet stapazin, l’alouette lulu, la chouette hulotte, le cossyphe de Heuglin, l’hypolaïs polyglotte… Chaque oiseau est présenté dans son habitat naturel, entouré de son paysage spécifique, des Alpes du Dauphiné aux rivages méditerranéens.

Peut-être la façon la plus importante dont l’identité d’ornithologue de Messiaen a impacté sa composition réside-t-elle dans sa discipline d’attention. Cela l’a entraîné à entendre le détail sans le forcer à entrer dans un schéma humain. Entre ses mains, le chant d’oiseau n’était pas un ornement, ni même véritablement un chant « d’oiseau » : c’était la musique spontanée de la nature jouée sur les instruments vivants de Dieu.

Une fois que vous avez entendu les oiseaux de Messiaen, il devient difficile de sortir, d’entendre un merle ou une grive, et de ne pas penser : « Ceci est de la musique, qui se produit en ce moment même, gratuitement, d’une sophistication stupéfiante et glorieusement évocatrice pour ceux qui la prennent au sérieux. »

Messiaen et sa ménagerie d’oiseaux sont régulièrement à l’honneur sur les ondes d’Accent 4. Que vous soyez un auditeur de longue date ou que vous découvriez son univers, laissez-vous guider par ces chants transfigurés. Nos programmations mettent régulièrement en lumière ces œuvres, du Réveil des oiseaux au monumental Catalogue d’oiseaux, en passant par Oiseaux exotiques, cette œuvre écrite trois ans plus tard qui réunit 18 espèces d’Inde, de Chine, de Malaisie et des Amériques – une collection que Messiaen reconnaissait lui-même ne pouvoir exister ensemble dans la nature, mais qu’il a réunie dans un concert imaginaire.

Yvonne Loriod et Olivier Messiaen

Yvonne Loriod a souvent évoqué au cours d’entretiens, la discipline quotidienne qui rythmait leur vie de couple : de longues heures d’étude, entrecoupées de promenades destinées à écouter les oiseaux. Ces excursions, parfois cocasses, nourrissent directement son œuvre : « ll prenait des notes toutes les deux minutes, même quand il pleuvait ! «  Leur collaboration se construit aussi au fil de leurs nombreux voyages autour du monde pour donner des concerts, dont le Japon qui a laissé une très grande empreinte dans leur vie. Yvonne Loriod se souvient de la manière dont certaines œuvres naissent presque en direct, au contact de paysages, de sons ou d’un simple détail perçu presque par hasard dans leur environnement.

(C) Accent 4 – Mars 2026

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