La redécouverte des compositrices du XIXe et du début du XXe siècle constitue l’un des chantiers les plus passionnants de la vie musicale contemporaine. Parmi ces figures injustement reléguées au second plan par l’histoire officielle figure en bonne place Mélanie Bonis, dite Mel Bonis (1858-1937). Alors que ses œuvres de musique de chambre commençaient à retrouver le chemin des salles de concert, c’est aujourd’hui son œuvre orchestrale qui bénéficie d’un coup de projecteur spectaculaire. Un tout nouveau disque publié sous le prestigieux label CPO, entièrement dédié aux pièces symphoniques de la compositrice parisienne, vient de paraître. Cette parution est une occasion idéale de se plonger dans un univers d’une richesse harmonique inouïe, mais aussi de saluer le travail d’un chef d’orchestre exceptionnel originaire de notre région Grand Est, Joseph Bastian.
Né à Forbach, en Moselle, Joseph Bastian est un enfant du pays dont le parcours force l’admiration. D’abord tromboniste de talent au sein de prestigieuses formations, notamment l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, il s’est rapidement imposé sur les plus grandes scènes internationales en tant que chef d’orchestre. Sa direction précise, chaleureuse et attentive aux moindres nuances en fait un interprète recherché, particulièrement pour le répertoire romantique et moderne. Pour ce projet ambitieux consacré à Mel Bonis, Joseph Bastian se trouve à la tête du prestigieux WDR Sinfonieorchester de Cologne. Avec cette formation allemande de premier ordre, le chef lorrain démontre une fois de plus sa capacité à transcender les partitions et à insuffler une âme profondément française à des pupitres d’outre-Rhin. Son geste précis et inspiré ressuscite littéralement l’orchestration chatoyante de la compositrice.
Pour comprendre la musique de Mel Bonis, il faut se pencher sur son destin hors du commun, marqué par ce que l’on qualifie souvent de « passions contrariées ». Née dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne peu encline à encourager ses dispositions artistiques, elle parvient néanmoins à entrer au Conservatoire de Paris grâce à l’intervention d’un ami de la famille. Elle y côtoie Claude Debussy et Ernest Guiraud, et reçoit les conseils avisés de César Franck. Cependant, ses parents s’opposent fermement à sa liaison avec le poète et chanteur Amédée Hettich. Ils la retirent du Conservatoire pour la marier de force à un riche industriel, veuf et père de cinq enfants. Pendant près de dix ans, Mélanie Bonis doit abandonner la composition pour se consacrer à ses devoirs familiaux. Ce n’est qu’à la fin des années 1890 qu’elle retrouve le chemin de la création, adoptant le pseudonyme androgyne de « Mel Bonis » pour contourner les préjugés sexistes de son époque.
Ce nouvel enregistrement propose un panorama somptueux de sa production pour orchestre. Au cœur de ce programme figurent les impressionnantes « Trois femmes de légende » : Ophélie, Salomé et Mélisande. À travers ces trois portraits psychologiques et musicaux, Mel Bonis déploie une palette orchestrale d’une modernité surprenante. Les murmures aquatiques qui entourent la mort d’Ophélie n’ont rien à envier aux plus belles pages de Debussy, tandis que la sensualité mystérieuse de Salomé captive dès les premières mesures. Le disque fait également la part belle à des œuvres plus légères mais tout aussi soignées, comme la Suite orientale op. 48/2 ou les irrésistibles pièces de danse telles que « Les Gitanos » (Valse espagnole op. 15/3) et la Suite en forme de valses. Pour donner corps à cette musique vocale et symphonique, Joseph Bastian s’entoure de solistes exceptionnelles : la soprano Lydia Teuscher et la mezzo-soprano Julie Robard-Gendre, dont les voix s’entrelacent avec grâce à celles du Chœur de femmes de la WDR. Des pièces de dévotion ou de pure poésie, comme le « Noël de la Vierge Marie » et « Le Ruisseau », complètent ce programme d’une grande cohérence poétique.
La parution de ce disque est un événement majeur pour tous les amoureux de la musique française du tournant du XXe siècle. Elle prouve, s’il en était encore besoin, que Mel Bonis ne doit plus être considérée comme une figure mineure ou une simple curiosité historique, mais comme une authentique symphoniste de premier plan. Pour les auditeurs d’Accent 4, cette réussite est aussi une immense source de fierté régionale, mettant en lumière le génie conducteur de Joseph Bastian, digne représentant de la Lorraine et du Grand Est sur la scène musicale internationale. Cet album, enregistré au cœur de la Philharmonie de Cologne, s’impose d’ores et déjà comme une référence indispensable à glisser dans sa discothèque.

