Par la rédaction d’Accent 4, la radio de la musique classique en Alsace
Jusqu’au 29 août 2026, la capitale européenne célèbre un anniversaire d’une portée patrimoniale et artistique remarquable : la 10ᵉ édition du Festival Stras’Orgues. Dix années durant lesquelles cette manifestation, conçue et portée par le conservateur et organiste titulaire Damien Simon, est parvenue à hisser Strasbourg au rang de capitale indiscutable du « Roi des Instruments ».
Pour le mélomane averti et l’organophile exigent, Stras’Orgues n’est pas simplement un festival d’été supplémentaire. C’est un véritable laboratoire de musicologie appliquée, une célébration de la polyphonie spatiale et un parcours esthétique traversant plus de quatre siècles de facture d’orgues. Avec un parc d’instruments exceptionnels allant du XIVᵉ au XXIᵉ siècle, Strasbourg offre un écrin sonore unique en Europe. L’Alsace concentre l’une des plus fortes densités d’orgues historiques au monde. Mais la spécificité strasbourgeoise réside dans son incroyable pluralisme esthétique et stylistique, façonné par les soubresauts de l’histoire, les alternances culturelles franco-allemandes et la ferveur des facteurs d’exception qui y ont œuvré.
La typologie des instruments du festival 2026
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Grand Orgue de la Cathédrale Notre-Dame (Nef) : Suspendu en nid d’hirondelle sur la muraille nord de la nef, le buffet gothique tardif (1385/1491) abrite une mécanique et une tuyauterie restaurées par Alfred Kern (1981). Cet instrument à la composition néo-baroque germanique mâtinée de clarté française offre un rendu d’une présence physique saisissante, où l’acoustique réverbérante de la nef (près de 7 secondes de délibération) sert de résonateur naturel.
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Église Saint-Thomas (Le « Silbermann » et l’orgue de chœur) : Chef-d’œuvre d’Johann Andreas Silbermann (1741), immortalisé par Wolfgang Amadeus Mozart lors de son passage en 1778, cet instrument incarne le sommet de la synthèse classique alsacienne : des principaux chauds et charnus, une fourniture brillante sans dureté et des jeux de détail à bouche d’une poésie pastorale inégalée.
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Église Réformée Saint-Paul (L’orgue Walcker et l’orgue Garnier) : L’église Saint-Paul propose le contraste le plus saisissant de la ville. D’un côté, le colossal orgue Eberhard Friedrich Walcker (1897), géant du romantisme allemand symphonique adapté à l’acoustique monumentale du sanctuaire. De l’autre, l’orgue de chœur Marc Garnier (1976), chef-d’œuvre de facture néo-baroque d’inspiration nord-allemande accordé au tempérament mésotonique, taillé pour Buxtehude et Scheidt.
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Église du Bouclier (L’orgue Thomas) : Conçu par Dominique Thomas (2002) dans le style hollandais et allemand du XVIIᵉ siècle (Werkprinzip), cet instrument d’une précision mécanique chirurgicale constitue le vecteur parfait pour la polyphonie de J.S. Bach et des maîtres de l’Allemagne du Nord.
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Église Sainte-Aurélie (L’orgue Silbermann / Muhleisen) : Bâti initialement par J.A. Silbermann en 1780 et restauré par la maison Muhleisen, il résonne dans un espace protestant à l’acoustique intime et claire, idéale pour le dialogue de la musique de chambre.
Programmation 2026
Cette 10ᵉ édition s’articule autour d’une dialectique constante : la confrontation des grands textes du répertoire canonique avec l’art de l’improvisation contemporaine, le dialogue inter-instrumental et le défrichage de timbres inédits.
Dimanche 23 août 2026
- 9h00 — Église Saint-Paul : Léon Berben, « Le Réveil de l’orgue » (café-croissants)
- 14h30 — Église Sainte-Aurélie : Léon Berben, récital aux deux orgues
- 17h00 — Église Saint-Maurice : Tom Rioult (jeune talent)
- 20h00 — Église Saint-Thomas : Martin Gester et le Parlement de Musique avec Julie Goussot, œuvres pour voix, cordes et orgue
Lundi 24 août 2026
- 12h30 et 17h00 — Chapelle Saint-Étienne : Eleonora Biscevic, traverso et pédalier d’orgue
- 20h00 — Église du Bouclier : Benoît Haller et la Chapelle Rhénane avec Sébastien Wonner
- 22h00 — Balade nocturne à pied avec Ivan Terekhanov, d’une église à l’autre
Mardi 25 août 2026
- 10h00 et 10h30 — Cathédrale : Guillaume Nussbaum, tribune ouverte
- 12h30 et 17h00 — Chapelle Sainte-Madeleine : Annette Osann et Élise Rollin, nyckelharpa et orgue
- 19h00–21h30 — Balade rollers et vélos avec Thibault Hoch
- 20h00 — Église Saint-Thomas : Céline Scheen et Fabien Moulaert, voix et org
Mercredi 26 août 2026
- 9h00–17h30 — Excursion (départ Église Saint-Paul) : Alice Rocha, orgue
- 20h00 — Église Saint-Paul : Michael Bártek, « Les Planètes » de Holst
Jeudi 27 août 2026
- 10h00 — Église protestante de la Robertsau : Roselyne Koeniguer, tribune ouverte
- 12h30 et 17h00 — Chapelle Sainte-Madeleine : Renata Duarte et Damien Simon, flûtes et hautbois baroques
- 20h00 — Église Saint-Thomas : Pascal Marsault et Frédéric Audibert, orgue et violoncelle
Vendredi 28 août 2026
- 11h30 — Église Saint-Pierre-le-Vieux : Thomas Ospital, concert apéritif au piano pédalier
- 17h00 — Église du Temple-Neuf : Alma Bettencourt (jeune talent)
- 20h00 — Église Saint-Paul : Monica Melcova, ciné-concert (Buster Keaton)
Samedi 29 août 2026
- 11h30 — Église Sainte-Aurélie : Benjamin Righetti, orgue et œnologie
- 14h00 — Chapelle Saint-Étienne : Emmanuel Isambert (jeune talent)
- 16h30 — Église du Bouclier : Stéphanie Pfister et l’ensemble Armonico Tributo, orchestre baroque et orgue
- 20h00 — Cathédrale : Thomas Ospital, récital d’orgue (clôture du festival)
Le Récital d’Ouverture : Christophe Mantoux à la Cathédrale (Samedi 22 Août – 20h00)
Pour inaugurer ce jubilé, le festival fait appel à Christophe Mantoux, titulaire du grand orgue Saint-Séverin à Paris et lauréat du prestigieux Concours International d’Orgue de Chartres. Mantoux incarne la quintessence de la grande école française d’orgue, héritier direct de Michel Chapuis et Jean Boyer. Son jeu se caractérise par une science consommée du toucher rhétorique. Loin d’une virtuosité superficielle ou purement digitale, Mantoux aborde chaque pièce comme un discours déclamatoire. Chez lui, la gestion de l’articulation (l’agogique micro-temporelle) prime sur la rigidité métronomique. Son utilisation des silences d’articulation permet de faire respirer l’instrument dans l’espace gargantuesque de la cathédrale. Son sens de la colorisation harmonique, tirant parti de la registration classique alsacienne, fait ressortir la polyphonie avec une transparence lumineuse.
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Ce qu’il faut écouter lors du concert : Son interprétation des pièces d’Orgue du Grand Siècle français ou de la polyphonie bachienne, où le contrôle de l’enfoncement de la touche (sur mécanique suspendue) crée une palette de transitoires d’attaque d’une richesse expressive rare.
La Polyphonie et le Dialogue Baroque : Martin Gester et Le Parlement de Musique (Dimanche 23 Août – 20h00)
L’église Saint-Thomas accueille une figure tutélaire de la musique ancienne en Alsace : Martin Gester. Accompagné du Parlement de Musique et de la soprano Julie Goussot, ce concert promet une immersion au cœur du baroque sacré et galant. Le programme, centré notamment sur le célèbre Exsultate, Jubilate K. 165 de W.A. Mozart et des œuvres concertantes pour voix, cordes et orgue, remet l’instrument à sa juste place au XVIIIᵉ siècle : celle d’un partenaire vocal et instrumental souple. Sur le Silbermann de Saint-Thomas, les registres d’accompagnement (Bourdon 8′, Prestant 4′, Flûte 4′) possèdent une rondeur et une clarté timbrale qui ne masquent jamais les lignes de la soprano tout en soutenant l’ossature harmonique de la basse continue. Martin Gester, claveciniste et organiste de formation, apporte une conduite du continuo dynamique, riche en diminutions rhétoriques et en anticipations harmoniques.
Transcriptions Symphoniques et Immersion : Michael Bártek à Saint-Paul (Mercredi 26 Août – 20h00)
L’organiste Michael Bártek relève l’un des défis les plus audacieux du festival : la transcription intégrale de la suite orchestale Les Planètes op. 32 de Gustav Holst sur le grand orgue Walcker de l’église Saint-Paul, accompagnée d’une projection d’images scénographiques. Traduire la palette orchestrale de Holst (des trombones rugissants de Mars, celui qui apporte la guerre aux célestas intemporels de Vénus ou au chœur invisible de Neptune) exige une maîtrise absolue de la combinatoire de l’orgue Walcker.
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Mars : Utilisation des jeux de fonds de 16′ et 8′ accouplés, survolés par la batterie de anches (Trompette 8′, Clairon 4′, Bombarde 16′) pour restituer l’agressivité rythmique en 5/4.
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Saturne : Exploitation des bourdons, voix célestes et violoncelles expressifs pour créer une atmosphère d’une pesanteur métaphysique.
Bártek démontre ici une technique d’imposture orchestrale : l’art d’utiliser le crescendo général et les boîtes expressives pour simuler la matière sonore continue d’un orchestre philharmonique à cent musiciens.
Curiosités Timbriques et Innovations : Le Piano Pédalier et la Nyckelharpa
Stras’Orgues s’est toujours distingué par sa volonté d’élargir les horizons acoustiques du public. L’édition 2026 pousse cette démarche encore plus loin à travers deux rendez-vous uniques :
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Thomas Ospital au Piano Pédalier (Vendredi 28 Août – 11h30 à NooToos / St-Pierre-le-Vieux) :
Le virtuose basque, titulaire du grand orgue de Saint-Eustache à Paris, délaisse momentanément les tuyaux pour s’installer au piano pédalier. Cet instrument rare, prisé par Robert Schumann, Charles-Valentin Alkan et Charles Gounod au XIXᵉ siècle, réclame une indépendance à quatre membres d’une complexité extrême. Ospital y déploiera sa verve d’improvisateur, mariant la frappe martelée du piano à la conduite polyphonique du pédalier.
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Duetto Nyckelharpa et Orgue : Annette Osann et Élise Rollin (Mardi 25 Août – 12h30 & 17h00 à Sainte-Madeleine) :
La rencontre entre la Nyckelharpa (vièle à clavier traditionnelle suédoise à cordes sympathiques) et l’orgue de la chapelle Sainte-Madeleine. Le timbre guttural, riche en harmoniques frottées et en résonances secondaires de la nyckelharpa, s’allie miraculeusement aux jeux de flûtes et de mutations de l’orgue, créant un alliage sonore médiéval-baroque saisissant.
Le Ciné-Concert : Monica Melcova à Saint-Paul (Vendredi 28 Août – 20h00)
Ancienne élève de Olivier Latry et Michael Radulescu, Monica Melcova est aujourd’hui reconnue internationalement comme l’une des improvisatrices les plus poétiques de sa génération. Elle s’attaque cette année à l’accompagnement en direct de deux chefs-d’œuvre du cinéma muet de Buster Keaton : The Scarecrow (1920) et Sherlock Jr. (1924). L’improvisation sur film muet n’est pas une simple illustration sonore. C’est un exercice de composition en temps réel qui repose sur :
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Le Leitmotif et la caractérisation : Associer des motifs thématiques ou des couleurs de registres à chaque personnage (ex. le chantourné d’un hautbois solo pour Keaton, des mixtures staccato pour les gags mécaniques).
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La gestion du tempo dramatique : Synchroniser les accélérations d’harmonie rythmique sur le montage frénétique du burlesque.
Melcova excelle dans l’art du pastiche stylistique, sautant d’une fugue rigoureuse à une harmonie impressionniste de Ravel ou Poulenc en une fraction de seconde.
Récital de Clôture : Thomas Ospital à la Cathédrale (Samedi 29 Août – 20h00)
Le festival s’achève là où il a commencé, sous les voûtes de la cathédrale, avec Thomas Ospital. Il représente la jeune garde triomphante de l’orgue français. Son jeu se caractérise par :
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Une énergie rythmique incisive : Un sens de la pulsation et du groove polyphonique d’une précision diabolique, particulièrement redoutable dans la musique du XXᵉ siècle (Duruflé, Messiaen, Ligeti).
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Une imagination improvisatrice sans bornes : Capable de développer un mouvement de symphonie improvisée à partir d’un thème donné par le public, en maîtrisant les formes les plus complexes (Forme-Sonate, Passacaille, Toccata).
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Une dynamique scénique captivante : La retransmission sur grand écran dans la nef permet de contempler sa technique de pédale hors du commun et sa dextérité dans les changements de claviers instantanés.
Pour préparer votre écoute et prolonger l’expérience du festival, voici une sélection de captations et d’interprétations de référence des artistes invités à Stras’Orgues 2026 :
Christophe Mantoux
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J.S. Bach – Clavier-Übung III : Visionnez ses masterclasses et récitals enregistrés sur les orgues historiques d’Europe, témoignant de sa rigueur stylistique et de son toucher unique.
Thomas Ospital
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Improvisation & Grand Répertoire : Découvrez le jeu flamboyant de Thomas Ospital aux grandes orgues de Saint-Eustache et de la Philharmonie de Paris.
4. Informations Pratiques et Guide du Mélomane
Pour profiter pleinement de cette semaine de festivités musicales, voici quelques recommandations essentielles de la rédaction d’Accent 4 :
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Billetterie & Accès : La majorité des manifestations de journée (tribunes ouvertes, récitals de midi, balades nocturnes) sont en accès libre ou en participation libre. Pour les grands récitals du soir à la Cathédrale, à Saint-Paul et à Saint-Thomas, la réservation préalable est fortement conseillée via la billetterie en ligne du festival.
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Retransmission vidéo : Pour les concerts à la Cathédrale Notre-Dame et à l’église Saint-Thomas, des écrans géants sont installés dans la nef pour permettre au public de suivre en direct le jeu des organistes à la tribune (mains et pieds).
Que vous soyez passionné par la rigueur de la contrebande baroque, la puissance de l’orgue symphonique ou la magie de l’improvisation instantanée, le Festival Stras’Orgues 2026 promet d’être l’un des événements musicaux les plus stimulants de l’été. Toute l’équipe d’Accent 4 vous souhaite d’excellents moments d’écoute au sommet des tribunes strasbourgeoises !
(C) – Accent 4 – Août 2026

