Par la rédaction d’Accent 4
Lorsqu’Édouard Lalo achève Le Roi d’Ys en 1888, après plus d’une décennie de genèse douloureuse et de refus institutionnels, il ne propose pas seulement un opéra : il livre une synthèse unique entre le folklore démotique et la puissance structurelle de l’école symphonique française. Œuvre de maturité (Lalo a alors 65 ans), Le Roi d’Ys s’impose comme le chaînon manquant entre le Grand Opéra de Meyerbeer et le drame lyrique de l’ère post-wagnérienne.
Lalo, d’origine espagnole mais né à Lille, a toujours été perçu comme un « indépendant ». Membre fondateur de la Société Nationale de Musique, il défend une musique « pure » face à l’hégémonie de l’opérette et du bel canto facile. Le livret d’Édouard Blau puise dans la légende de la cité d’Ys, engloutie par les eaux à cause de la trahison de la princesse Dahut (devenue Margared chez Lalo). Ce choix thématique n’est pas anodin : à la fin du XIXe siècle, la France se passionne pour ses racines celtiques. Cependant, Lalo refuse le pittoresque de pacotille. Pour lui, la Bretagne est une terre de granit et de tempête, une métaphore des passions humaines les plus sombres.
Le moteur de l’œuvre repose sur une opposition psychologique et vocale radicale entre les deux filles du Roi.
- Margared : La Figure de la Transgression (Mezzo-soprano)
C’est le rôle pivot. Sa tessiture de mezzo dramatique lui confère une autorité sombre. Contrairement aux héroïnes sacrifiées habituelles, Margared est active. Sa jalousie envers sa sœur, qui aime et est aimée de Mylio, la pousse à l’apostasie : elle renie son sang, son père et sa cité. Son grand air de l’Acte II, « De tous ces rayons de flamme », est un sommet de déclamation lyrique où l’orchestre traduit une instabilité mentale proche du délire.
- Rozenn : La Pureté Lyrique (Soprano)
Face à l’ombre, la lumière. Rozenn incarne la tradition et la fidélité. Si son écriture est plus conventionnelle, elle offre à Lalo l’occasion de déployer un mélisme d’une grande finesse, culminant dans le célèbre duo avec Mylio.
Lalo est avant tout un symphoniste (pensez à la Symphonie Espagnole). Dans Le Roi d’Ys, l’orchestre n’est plus un simple accompagnateur, il est le protagoniste.
Lalo utilise les bois (particulièrement le hautbois et la clarinette) pour évoquer des thèmes aux accents de biniou ou de bombarde, mais intégrés dans une texture savante. Les cuivres, eux, annoncent la catastrophe. L’Ouverture — véritable poème symphonique en soi — expose les thèmes conducteurs avec une vigueur qui rappelle l’influence de Weber et de Wagner, tout en conservant une clarté de timbre typiquement française.
L’eau est omniprésente. Dans l’acte III, lors de la scène de l’inondation, Lalo utilise des chromatismes descendants et des trémolos de cordes pour figurer la montée des eaux. On n’est pas dans la description illustrative, mais dans le sentiment de l’inéluctable.
On a souvent qualifié Lalo de wagnérien. C’est vrai dans l’utilisation de thèmes récurrents (Leitmotiven), notamment celui de la malédiction et celui du Saint patron de la ville (Saint Corentin). Cependant, Lalo rejette la « mélodie infinie » qui dilue la forme. Il conserve des structures fermées (airs, duos, chœurs) mais les enchaîne avec une fluidité nouvelle pour l’époque. Son usage du chœur est également remarquable : il représente le peuple breton comme une entité collective, religieuse et guerrière, rappelant le rôle des chœurs dans Lohengrin.
Trois moments définissent l’esthétique de l’œuvre :
- L’Ouverture : Un résumé dramatique d’une puissance formelle exceptionnelle. Le solo de violoncelle (instrument de prédilection de Lalo) introduit une dimension élégiaque qui contraste avec les fanfares de guerre.
- L’Aubade de Mylio : « Vainement, ma bien-aimée ». C’est paradoxalement le morceau le plus célèbre, alors qu’il est le moins représentatif de la violence de l’opéra. Son style de pastiche populaire, avec ses rythmes pointés et sa légèreté, montre la capacité de Lalo à ciseler des miniatures mélodiques parfaites.
- Le Final : Le sacrifice de Margared. Pour racheter sa faute, elle se jette dans les flots. Ici, Lalo atteint une dimension tragique pure. La résolution harmonique, au moment où la mer se retire par l’intervention divine, est un moment de grâce qui clôt l’œuvre sur un sentiment de catharsis.
Dans un paysage lyrique souvent dominé par les chefs-d’œuvre italiens ou allemands, Le Roi d’Ys rappelle que le génie français ne se limite pas à la légèreté. Lalo a su capter l’essence d’un terroir pour en faire une tragédie universelle. C’est une œuvre qui exige des interprètes une endurance vocale (pour Margared et Mylio) et une précision orchestrale absolue. Pour l’auditeur, c’est une expérience sensorielle : on y sent le sel, le vent et la fureur des éléments.
Un aspect souvent négligé par les analyses superficielles est l’apparition de la statue de Saint Corentin. Ce « deus ex machina » lyrique pose la question du rapport entre le paganisme (le crime de Margared) et la chrétienté (la protection de la cité). Musicalement, Lalo traite cette scène avec une solennité presque hiératique, utilisant des modes anciens qui préfigurent les recherches de Debussy dans La Cathédrale Engloutie.
Le saviez-vous ?
Lalo était un excellent violoniste et altiste. Sa décision de basculer en ré majeur pour le final de l’ouverture est stratégique : c’est la tonalité où l’orchestre symphonique sonne avec le plus de puissance naturelle et de clarté acoustique.
Après la création française très saluée du Miracle d’Héliane, l’Opéra national du Rhin poursuit son exploration des raretés du répertoire et présente donc Le Roi d’Ysd’Édouard Lalo.
Cette nouvelle production marque le grand retour d’Olivier Py à l’Opéra national du Rhin, après Salomé en 2017. Il retrouve le scénographe Pierre-André Weitz (que l’on connaît pour Giuditta en 2025) pour une mise en scène inspirée de l’imaginaire portuaire, aux noirs chatoyants. La direction musicale est confiée à Samy Rachid, ancien de l’Opéra Studio de l’OnR, aujourd’hui chef assistant au Boston Symphony Orchestra.
La distribution réunit des artistes familiers du public de l’OnR : Patrick Bolleiredans le rôle-titre, Anaïk Morel, Lauranne Oliva — ancienne élève de l’Opéra Studio qui brille désormais sur les scènes mondiales — et Julien Henric.
📅 Dates des représentations à Strasbourg
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Mercredi 11 mars à 20h
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Vendredi 13 mars à 20h
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Dimanche 15 mars à 15h
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Mardi 17 mars à 20h
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Jeudi 19 mars à 20h
Cinq occasions de vivre l’émotion de l’opéra dans l’une des plus belles salles de France.
Que vous soyez mélomane averti ou simplement curieux d’un moment hors du temps, chaque représentation promet cette alchimie unique entre fosse, plateau et public — cette vibration collective que seul le spectacle vivant peut offrir.
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