Par la rédaction d’ACCENT 4 | Mars 2026
Un peu d’histoire…
Deux « festivals de Pâques » règnent sur l’Europe musicale: l’un à Salzbourg, l’autre à Baden-Baden. En 2013 coup de théâtre : l’orchestre Philharmonique de Berlin, sur lequel reposait le prestige de Salzbourg depuis l’ère Karajan, rejoint la Forêt-Noire et le festival rival ! En effet, le Festival de Pâques de Baden-Baden trouve ses racines dans la volonté de Herbert von Karajan de créer un événement dédié à la musique de Pâques. En 1967, le légendaire chef autrichien, alors directeur artistique des Berliner Philharmoniker, établit le festival à Salzbourg, sa ville natale, avec les Berliner Philharmoniker comme orchestre résident.
Pendant plus de vingt ans, Karajan façonne le festival selon sa vision : un programme centré sur le répertoire sacré (Passions, Messes, Requiem) et les grandes œuvres orchestrales, avec les Berliner Philharmoniker en résidence exclusive. Cette période voit des productions mémorables, notamment des cycles complets de L’Anneau du Nibelung de Wagner.
Après une période de transition suivant la mort de Karajan (1989), et un différend avec le Festival de Pâques de Salzbourg, l’orchestre s’est replié pendant plus de 10 ans sur celui de Baden-Baden au Festspielhaus – la plus grande salle d’opéra d’Allemagne – offrant une infrastructure moderne et une capacité d’accueil accrue.
Sous la direction musicale de Kirill Petrenko, chef principal des Berliner Philharmoniker depuis 2019, le festival connaît un renouveau artistique. Cependant, en 2026, les Berliner Philharmoniker font leur retour au Festival de Pâques de Salzbourg pour un cycle complet de L’Anneau du Nibelung laissant Baden-Baden saisir l’opportunité d’élargir sa vision artistique. L’édition 2026 marque donc un tournant : pour la première fois, le festival accueille d’autres orchestres que les Berliner Philharmoniker. Cette ouverture ne signifie pas un reniement de l’héritage, mais plutôt un élargissement de la palette artistique, permettant de découvrir de nouvelles sonorités et de nouvelles approches.
Comme le souligne Benedikt Stampa : « Ces deux formations [Concertgebouw et Mahler Chamber Orchestra] joueront un rôle central dans la programmation artistique de Baden-Baden. ». Une déclaration qui laisse entrevoir une collaboration durable au-delà de cette édition 2026.
Après de nombreuses années sous l’influence des Berliner Philharmoniker, le prestigieux festival se réinvente en 2026 avec une nouvelle génération de chefs et d’orchestres, tout en préservant son exigence d’excellence. Du 28 mars au 6 avril 2026, le Festival de Pâques de Baden-Baden (Osterfestspiele) écrit un nouveau chapitre de son histoire. Pour la première fois depuis sa création, le festival s’ouvre à d’autres formations que les Berliner Philharmoniker, accueillant l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le Mahler Chamber Orchestra, sous la direction de deux chefs d’orchestre qui comptent parmi les plus brillants de leur génération : Klaus Mäkelä et Joana Mallwitz.
Ce virage artistique, souhaité par Benedikt Stampa, directeur du Festspielhaus und Festspiele Baden-Baden, marque une volonté d’« élargir la vision européenne » du festival tout en maintenant son niveau d’excellence exceptionnel. Comme le déclare ce dernier dans une interview récente : « Si vous voulez de l’exclusivité, vous devez être exclusifs ! » Une philosophie qui guide la programmation de ces dix jours de festivités musicales au cœur de la célèbre station thermale de la Forêt-Noire.
LE FESTSPIELHAUS : UNE CATHÉDRALE MUSICALE UNIQUE EN EUROPE
Le Festival de Pâques se déroule intégralement au Festspielhaus Baden-Baden, la plus grande maison d’opéra d’Allemagne et l’une des plus prestigieuses au monde. Avec ses 2 500 places, cette salle inaugurée en 1998 offre une acoustique exceptionnelle et une visibilité parfaite depuis chaque fauteuil. Contrairement à la plupart des opéras traditionnels, le Festspielhaus ne dispose pas de fosse d’orchestre permanente, permettant une modularité unique selon les productions. Cette flexibilité en fait un lieu privilégié pour les concerts symphoniques autant que pour les représentations lyriques.
La ville de Baden-Baden elle-même constitue un élément indissociable du festival. Station thermale fréquentée par l’aristocratie européenne depuis le XIXe siècle, elle a accueilli les plus grands musiciens : Brahms y composa ses dernières œuvres, Clara Schumann y vécut ses dernières années, et Herbert von Karajan y établit son festival de Pâques en 1967, donnant naissance à la tradition qui perdure aujourd’hui.
Cette atmosphère unique, mêlant raffinement, histoire et nature (la ville est nichée au pied de la Forêt-Noire), contribue à faire du Festival de Pâques bien plus qu’une simple série de concerts : un véritable pèlerinage musical pour les mélomanes du monde entier.
L’édition 2026 repose sur deux collaborations majeures qui structurent l’ensemble du festival Klaus Mäkelä et l’Orchestre royal du Concertgebouw et Joana Mallwitz et le Mahler Chamber Orchestra.
À seulement 29 ans, le chef finlandais Klaus Mäkelä incarne la nouvelle génération de chefs d’orchestre. Actuellement directeur musical de l’Orchestre de Paris et chef principal de l’Orchestre philharmonique d’Oslo, il deviendra chef principal du Concertgebouw à partir de la saison 2027/2028. Sa venue à Baden-Baden marque sa première participation au Festival de Pâques, après deux concerts remarqués en avril 2025 avec les Berliner Philharmoniker. L’Orchestre royal du Concertgebouw fondé en 1888, est considéré comme l’un des meilleurs orchestres du monde. Sa venue à Baden-Baden pour la première fois dans le cadre du Festival de Pâques constitue un événement majeur. La relation privilégiée entre cet orchestre et le répertoire germanique (notamment Mahler et Bruckner) en fait un partenaire idéal pour ce festival.
La cheffe d’orchestre allemande Joana Mallwitz, actuellement directrice musicale de l’Orchestre du Konzerthaus de Berlin, fait ses débuts à Baden-Baden en tant que cheffe de la production d’opéra du festival. Sa collaboration avec le Mahler Chamber Orchestra – ensemble fondé par Claudio Abbado et connu pour son excellence et sa flexibilité – promet des interprétations d’une grande finesse.
L’OPÉRA : LOHENGRIN DE RICHARD WAGNER
- Dates : 28 mars, 31 mars et 3 avril 2026
- Direction musicale : Joana Mallwitz
- Orchestre : Mahler Chamber Orchestra
- Mise en scène : Johannes Erath
- Lohengrin : Piotr Beczała (ténor)
- Elsa von Brabant : Rachel Willis-Sørensen (soprano)
- Ortrud : Tanja Ariane Baumgartner (mezzo-soprano)
- Telramund : Wolfgang Koch (baryton)
- Heinrich der Vogler : Kwangchul Youn (basse)
Cette nouvelle production de Lohengrin ouvre le festival et constitue l’un des événements lyriques les plus attendus de l’année. Le choix de Piotr Beczała, l’un des ténors wagnériens les plus acclamés de sa génération, et de Rachel Willis-Sørensen, soprano dramatique américaine au timbre somptueux, garantit une distribution de premier plan. La mise en scène de Johannes Erath, connu pour ses approches psychologiques et visuellement saisissantes, promet une lecture contemporaine de ce drame sacré où se mêlent mystère, trahison et rédemption.
À NOTER : Lohengrin est l’opéra le plus « pascal » du répertoire wagnérien, avec ses thèmes de pureté, de foi et de salut, ce qui en fait un choix particulièrement pertinent pour un festival de Pâques.
LA PASSION SELON SAINT MATTHIEU DE BACH
- Vendredi saint 3 avril 2026 (et représentation supplémentaire)
- Direction : Klaus Mäkelä
- Orchestre : Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam
- Évangéliste : Maximilian Schmitt (ténor)
- Jésus : Matthew Brook (basse)
- Soprano : Julia Lezhneva
- Alto : Tim Mead
- Ténor : Laurence Kilsby
- Basse : Andreas Wolf
- Ensembles : Czech Philharmonic Choir Brno, Cantus Juvenum Karlsruhe
La Passion selon saint Matthieu (BWV 244) de Johann Sebastian Bach constitue le cœur spirituel du festival. Cette œuvre monumentale, écrite pour le Vendredi saint, est interprétée dans la tradition luthérienne qui a profondément marqué la culture musicale allemande. Le choix de Klaus Mäkelä pour diriger cette œuvre est particulièrement judicieux : sa sensibilité aux textures orchestrales et son approche contemplative du répertoire sacré en font un interprète idéal pour cette partition exigeante. La présence du Concertgebouw, orchestre ayant une longue tradition dans le répertoire baroque et classique sous la direction de chefs comme Nikolaus Harnoncourt et Ton Koopman, ajoute une dimension supplémentaire à cette interprétation.
LE WAR REQUIEM DE BENJAMIN BRITTEN
- Vendredi saint 3 avril 2026 (soirée)
- Direction : Joana Mallwitz
- Orchestre : Mahler Chamber Orchestra
- Ensembles : Czech Philharmonic Choir Brno, Cantus Juvenum Karlsruhe
Le War Requiem op. 66 de Benjamin Britten (1962) constitue l’autre grand pilier sacré du festival. Cette œuvre puissante, composée pour la consécration de la cathédrale de Coventry après sa destruction pendant la Seconde Guerre mondiale, alterne le texte latin de la messe des morts avec des poèmes de Wilfred Owen, soldat britannique tué pendant la Première Guerre mondiale. Le choix de confier cette œuvre à Joana Mallwitz est particulièrement significatif. Le War Requiem exige une direction capable de maîtriser à la fois la dimension liturgique et la dimension pacifiste, politique et humaine de l’œuvre. La sensibilité artistique de Mallwitz, alliée à la précision du Mahler Chamber Orchestra, promet une interprétation d’une grande intensité dramatique.
Et puis cette année, l’innovation majeure de l’édition 2026 est la participation du Bundesjazzorchester (Orchestre fédéral de jazz des jeunes), qui rejoint le festival pour la première fois. Cette initiative vise à élargir l’audience du festival et à créer des passerelles entre musique classique et jazz. Cette « rencontre juvénile entre classique et jazz » promet des collaborations inédites entre les musiciens du festival et les jeunes talents du Bundesjazzorchester.
Le Festival de Pâques de Baden-Baden 2026 s’annonce comme une édition charnière. En ouvrant ses portes à de nouveaux orchestres et chefs tout en maintenant son exigence artistique, le festival prouve sa vitalité et sa capacité à se réinventer sans trahir son histoire. La combinaison de Lohengrin de Wagner, de la Passion selon saint Matthieu de Bach et du War Requiem de Britten offre un parcours spirituel et musical d’une profondeur rare. Entourés de concerts symphoniques confiés à deux des orchestres les plus prestigieux au monde, ces trois piliers constituent une invitation au recueillement et à l’élévation artistique.
Notre playlist coup de cœur
« La musique ne ment pas. »Cette citation, souvent attribuée à Chostakovitch, pourrait être la devise de ce festival où chaque note est pesée, chaque interprétation mûrie, chaque production pensée comme un acte artistique total.
Rendez-vous du 28 mars au 6 avril 2026 à Baden-Baden pour vivre l’un des moments forts de la saison classique européenne.
© ACCENT 4 – Mars 2026

