Le monde du jazz vient de perdre son dernier souffle prophétique, sa dernière légende vivante. Theodore Walter « Sonny » Rollins s’est éteint ce lundi 25 mai 2026 à son domicile de Woodstock, dans l’État de New York, à l’âge de 95 ans. Avec lui, c’est la dernière silhouette de l’historique photographie A Great Day in Harlem (1958) qui s’efface, refermant définitivement le livre d’or du post-bebop.
Pendant plus de sept décennies, celui que l’on surnommait le « Saxophone Colossus » a régné sur le saxophone ténor avec une puissance physique, une profondeur spirituelle et une liberté d’improvisation qui n’auront eu d’égal que son éternel rival et ami, John Coltrane.
L’enfant de Harlem et l’ombre des maîtres
Né à New York le 7 septembre 1930 de parents originaires des Îles Vierges, Sonny Rollins grandit au cœur de l’effervescence culturelle de Harlem. D’abord attiré par le piano, c’est le choc de la musique de Louis Jordan qui le pousse vers le saxophone alto, avant qu’il ne trouve sa véritable voix à 16 ans en adoptant le saxophone ténor. Son modèle absolu s’appelle alors Coleman Hawkins, le patriarche de l’instrument.
Très vite, le jeune Rollins impressionne par la robustesse de son son et la maturité de son phrasé. Dès la fin des années 1940, il enregistre aux côtés de pointures comme Babs Gonzales et J.J. Johnson. Le milieu du jazz comprend qu’un phénomène est né. Au début des années 1950, sa trajectoire croise celle des plus grands esprits de sa génération : Miles Davis, Thelonious Monk et Charlie Parker. Ce dernier voit en lui l’avenir du saxophone.
Pourtant, cette ascension fulgurante est freinée par les démons de l’époque, notamment l’addiction à l’héroïne, qui lui vaudra un court séjour en prison. Rollins saura puiser dans une force intérieure et spirituelle hors du commun pour décrocher définitivement, se réinventant à travers le sport, le yoga et une discipline de fer.
L’âge d’or et le brevet du génie
L’année 1956 reste gravée dans les annales du jazz comme l’année Rollins. En l’espace de quelques mois, le saxophoniste livre des chefs-d’œuvre absolus qui vont redéfinir les contours du hard bop.
C’est d’abord l’intégration du quintet mythique de Clifford Brown et Max Roach (Sonny Rollins Plus 4), puis la publication de son manifeste en leader : Saxophone Colossus. C’est sur cet album que figure le séminal St. Thomas, une pièce aux accents de calypso héritée de ses racines antillaises, devenue depuis un standard universel. C’est aussi l’époque où il compose des thèmes incontournables comme Oleo, Doxy ou Airegin (le mot « Nigeria » épelé à l’envers, témoignant de sa conscience afro-américaine précoce).
Rollins se distingue par une technique révolutionnaire : l’improvisation thématique. Contrairement à la majorité des boppers qui improvisent sur la grille harmonique, Rollins triture la mélodie d’origine, la fragmente, l’étire, la commente avec une ironie mordante et une imagination qui semble inépuisable.
Le mystère du pont de Williamsburg : l’éthique de la perfection
Au sommet de sa gloire, alors que les clubs se l’arrachent, Sonny Rollins prend une décision qui va forger sa légende : en 1959, insatisfait de son propre jeu et écrasé par la pression, il décide de se retirer de la scène.
Pendant plus de deux ans, les New-Yorkais croisent cette silhouette athlétique, seule face au vent, soufflant ses notes sur le Williamsburg Bridge, au milieu du vacarme des métros et du trafic. Rollins s’exerce parfois quinze heures par jour sur ce pont suspendu, cherchant la pureté absolue du son sans déranger ses voisins.
« Je ne voulais pas devenir une simple attraction de foire qui rejoue toujours les mêmes formules. Je voulais progresser, trouver quelque chose de vrai. » — Sonny Rollins
Lorsqu’il revient en 1962, c’est avec un album au titre évocateur, The Bridge. Son jeu a changé : il est plus dense, plus rugueux, prêt à dialoguer avec les avant-gardes de son temps, qu’il s’agisse de sa collaboration avec Ornette Coleman ou de ses faces explosives avec Don Cherry.
Un colosse sur scène
Si le studio a capturé son génie, c’est sur scène que Sonny Rollins devenait un demi-dieu. Capable de tenir des monologues en solo absolu pendant de longues minutes avant que son groupe ne le rejoigne, il transformait chaque concert en un marathon physique et spirituel. Il aimait le public, n’hésitant pas à descendre de scène au milieu de la foule, le saxophone pointé vers le ciel.
Il a traversé les décennies suivantes (les années 70, 80 et 90) en intégrant des rythmes funk, jazz-rock ou caribéens (Don’t Stop the Carnival), sans jamais perdre la signature de son timbre de bronze, à la fois charnu, autoritaire et profondément lyrique.
Même lorsque des problèmes de fibrose pulmonaire l’ont contraint à poser définitivement son instrument au milieu des années 2010, Rollins est resté un phare intellectuel et spirituel pour le monde de la musique, accumulant les distinctions (Grammy Awards, Kennedy Center Honors, National Medal of Arts) avec une immense humilité.
L’héritage d’un prophète
Avec la disparition de Sonny Rollins, c’est une certaine idée de l’absolu musical qui s’éteint. Il n’était pas seulement un immense styliste du saxophone ; il était l’incarnation de la quête permanente, un homme qui considérait la création comme un voyage s’étendant bien au-delà de notre simple existence terrestre.
Peu après l’annonce de son décès, une citation du maître a été partagée par ses proches, résonnant comme son ultime chorus :
« Je pense que lorsque la personne créative s’éteint, elle continue dans l’existence d’après. Je suis quelqu’un qui croit que cette vie n’est pas le début et la fin de tout. Une personne spirituelle ne ressent pas les choses ainsi. »
Aujourd’hui, les notes de Sonny Rollins ne résonnent plus sur le pont de Williamsburg, mais elles vibreront à jamais sur les ondes d’Accent 4 et dans l’histoire de la musique universelle. Le Colosse a rejoint les étoiles, et son souffle est désormais éternel.

