La disparition de Helmuth Rilling laisse un vide immense dans le monde de l’interprétation bachienne et, plus largement, dans l’histoire de l’exécution musicale du second XXᵉ siècle. Chef d’orchestre, pédagogue, fondateur d’institutions, passeur inlassable entre tradition et modernité, il fut l’un des grands architectes du renouveau de l’oratorio et de la cantate, au moment même où s’imposaient les révolutions dites « historiquement informées ».
Pour un public de mélomanes, familier des débats d’interprétation, des filiations esthétiques et des écoles de direction, la figure de Rilling ne saurait être réduite à l’étiquette commode de « chef bachien ». Elle engage bien davantage : une conception de la spiritualité musicale, un rapport au texte théologique, une articulation subtile entre lyrisme romantique et clarté contrapuntique, une pensée du son choral façonnée par la tradition allemande mais ouverte aux horizons du monde.
Helmuth Rilling naît le 29 mai 1933 à Stuttgart. La date n’est pas anodine : il appartient à cette génération marquée par la guerre, l’effondrement moral de l’Allemagne, puis la reconstruction culturelle. Formé à la Hochschule für Musik de Stuttgart, puis à Rome et à Sienne, il s’inscrit dans la grande tradition kapellmeisterienne allemande, héritière à la fois de la discipline luthérienne et du souffle romantique.
Dès 1954, à peine âgé de vingt et un ans, il fonde le Gächinger Kantorei. Ce geste fondateur est emblématique : Rilling ne sera pas seulement un chef invité, mais un bâtisseur d’ensembles. En 1965, il crée le Bach-Collegium Stuttgart, complétant ainsi le dispositif instrumental nécessaire à une interprétation cohérente des grandes œuvres sacrées.
Son ancrage dans la ville de Stuttgart est décisif. Là où d’autres chefs multiplient les postes internationaux, Rilling consolide une base artistique stable, laboratoire d’un travail patient sur le son choral, la diction allemande, l’équilibre entre solistes et chœur, et la mise en espace des grandes fresques oratoriennes.
Bach au cœur : une intégrale comme manifeste
Impossible d’évoquer Rilling sans mentionner son entreprise monumentale : l’enregistrement intégral des cantates sacrées et profanes de Johann Sebastian Bach. Achevée en 1985, à l’occasion du tricentenaire de la naissance du Cantor, cette intégrale constitue l’un des grands jalons discographiques du XXᵉ siècle.
À une époque où le mouvement baroque sur instruments anciens, porté par Nikolaus Harnoncourt ou Gustav Leonhardt, bousculait les habitudes héritées de Karl Richter, Rilling adopte une position singulière. Il ne renie pas l’orchestre moderne, ni la rondeur des cordes contemporaines, mais il affine les tempi, allège les textures, clarifie les lignes.
Son Bach n’est ni monumental ni archaïsant. Il respire. Les chœurs sont disciplinés mais jamais massifs ; les récitatifs conservent une souplesse rhétorique ; les airs privilégient l’élan lyrique plutôt que l’ascèse. Certains lui reprocheront un certain « humanisme romantique » là où les tenants de l’authenticité revendiquaient l’âpreté ou la danse. Pourtant, l’écoute attentive révèle un souci constant de lisibilité contrapuntique et de fidélité au texte biblique.
Dans la Passion selon saint Matthieu, Rilling construit une architecture dramatique d’une grande cohérence, sans surcharge pathétique. Dans la Messe en si mineur, il privilégie la continuité spirituelle plutôt que la fragmentation analytique.
Entre tradition et révolution baroque
Pour comprendre la place de Rilling, il faut le situer dans le paysage des années 1960–1980. La génération de Karl Richter incarnait un Bach ample, quasi symphonique, nourri de la tradition brahmsienne. À l’autre extrémité, Harnoncourt et Leonhardt revendiquaient un retour aux sources organologiques, aux effectifs réduits, à la redécouverte des traités baroques.
Rilling, lui, n’adhère jamais totalement à l’un ou l’autre camp. Il accepte certaines avancées philologiques — articulation plus nette, tempi plus vifs, attention accrue aux textes — sans abandonner la profondeur vocale et la densité sonore héritées de la tradition chorale allemande.
Ce positionnement intermédiaire a longtemps suscité débats et controverses. Mais il a aussi permis à un large public d’entrer dans Bach sans rupture brutale. Pour beaucoup d’auditeurs, notamment dans les années 1970 et 1980, Rilling fut la porte d’accès vers un Bach à la fois intelligible et spirituellement vibrant. Si Bach demeure son centre de gravité, Rilling ne s’y limite pas. Il aborde également les Passions et oratorios de George Frideric Handel, le Requiem allemand de Johannes Brahms, les œuvres sacrées de Felix Mendelssohn. Sa lecture du Requiem de Brahms mérite attention : loin d’un pathos appuyé, il y cultive la transparence chorale et la continuité du discours. Mendelssohn, quant à lui, trouve en Rilling un interprète attentif à la filiation bachienne, mettant en lumière la dimension spirituelle plus que la virtuosité orchestrale.
Au-delà des concerts et des disques, Rilling fut un pédagogue majeur. Il fonde en 1981 l’Internationale Bachakademie Stuttgart, lieu de rencontres, de formations et de recherches consacrées à Bach et à ses contemporains. Des générations de chefs et de chanteurs ont bénéficié de son enseignement. Son influence s’étend bien au-delà de l’Allemagne, notamment en Amérique du Nord et en Asie, où il dirigea de nombreuses académies d’été.

