Une victoire incontestable !
Par la Rédaction d’Accent 4
L’Italien de 23 ans remporte le Concours Reine Elisabeth 2026 et hérite du Goffriller de Pablo Casals. Portrait d’un artiste en pleine ascension, vainqueur incontestable d’une édition anniversaire exceptionnelle.
Peu après minuit, dans la salle de Bozar, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le président du jury Gilles Ledure a prononcé le nom que les initiés attendaient depuis plusieurs soirées : Ettore Pagano. La salle a retenti d’applaudissements. Sur scène, le jeune violoncelliste italien de 23 ans, visiblement submergé par l’émotion, a confié : « Je suis sans voix. Je ne sais pas quoi dire. Quand je suis monté sur scène, je ne savais pas quoi ressentir, quoi penser. C’était juste un rêve. C’est un moment où tu sens que ton corps n’est pas vraiment le tien. »
En 2026, le concours célèbre le 150e anniversaire de la naissance de la Reine Elisabeth. Troisième reine des Belges (1876–1965), elle fut à la fois une musicienne passionnée et une mécène visionnaire et assumait la présidence d’honneur du Concours de 1951 à 1963.
Il est des palmarès du Concours Reine Elisabeth que l’on peine à justifier, résultats de compromis entre sensibilités antagonistes d’un jury qui annule les personnalités trop fortes. Ce ne fut pas le cas, cette année. Comme l’écrit le critique musical de La Libre Belgique : « Ettore Pagano est assurément un vainqueur incontestable. » Sa prestation du mercredi 27 mai 2026, saluée par l’ensemble de la presse spécialisée comme la plus aboutie de l’édition, a dissipé tout doute. Pagano n’a pas seulement remporté une compétition ; il s’est imposé comme une personnalité musicale à part entière, d’une maturité et d’une cohérence artistique rares pour son âge.
Son intelligence musicale s’est révélée particulièrement dans le deuxième mouvement, où il a su doser son expressivité sans tomber dans l’excès. Il maintient la barre, ne faiblit jamais et paraît inexpugnable.
Le deuxième prix a été décerné à la Sud-coréenne Tae-Yeon Kim (20 ans), le troisième à l’Américano-canadien Leland Ko (28 ans). Suivent l’Espagnol Álvaro Lozano Cames (4e), le Japonais Yo Kitamura (5e) et la Russe Maria Zaitseva (6e). Outre le Grand Prix International Reine Elisabeth — Prix de la Reine Mathilde, doté de 25 000 euros, Ettore Pagano bénéficiera d’une chose infiniment plus précieuse encore : le prêt pour quatre ans du violoncelle Goffriller « Casals » de 1733, l’instrument légendaire ayant appartenu à Pablo Casals pendant soixante-cinq ans.
1er prix : Ettore Pagano (Italie, 23 ans)
2e prix : Tae-Yeon Kim (Corée du Sud, 20 ans)
3e prix : Leland Ko (USA/Canada, 28 ans)
4e prix : Álvaro Lozano Cames (Espagne, 19 ans)
5e prix : Yo Kitamura (Japon, 22 ans)
6e prix : Maria Zaitseva (Russie, 24 ans)
Prix Musiq3 du public : Álvaro Lozano Cames · Prix Klara du public : Tae-Yeon Kim
De Rome à Berlin : itinéraire d’un prodige
Ettore Pagano est né en 2003 dans la campagne autour de Rome — un détail géographique qui n’est pas sans signification pour qui connaît la tradition musicale italienne profondément enracinée dans la vie des bourgs et des villages. C’est à neuf ans qu’il touche pour la première fois un violoncelle, un âge qui peut sembler tardif comparé à certains prodiges formés dès trois ou quatre ans, mais qui témoigne d’une vocation construite sur des bases solides plutôt que précocement forcée.
Il entre rapidement dans le circuit des conservatoires italiens, dont la rigueur académique reste une référence mondiale pour la formation instrumentale. « Il y avait en lui dès le début une qualité d’écoute particulière, » rapportent ses premiers enseignants. Cette qualité — l’intelligence de l’oreille avant celle des doigts — sera la marque distinctive de toute sa progression.
Sa formation musicale le mènera du Conservatoire de Santa Cecilia à Rome, dont il sort diplômé avec les plus hautes distinctions — laurea triennale avec la mention maximale, les félicitations du jury et une mention spéciale — à l’Accademia Musicale Chigiana de Sienne, l’une des institutions les plus prestigieuses d’Italie, fondée par le comte Guido Chigi Saracini en 1932. Il y étudie sous la direction de deux légendes du violoncelle mondial : Antonio Meneses et David Geringas. En parallèle, il fréquente la Pavia Cello Academy avec Enrico Dindo, puis l’Accademia Walter Stauffer de Crémone — la ville des luthiers —, toujours sous la tutelle de Meneses.
Depuis 2024, il poursuit sa formation à l’Universität der Künste de Berlin (UdK), dans la classe du violoncelliste allemand Jens Peter Maintz. Ce choix de Berlin n’est pas anodin : la capitale allemande est devenue depuis les années 1990 le pôle mondial de la formation musicale au plus haut niveau, attirant les jeunes instrumentistes les plus talentueux du monde entier dans ses grandes écoles — la UdK, la Hochschule Hanns Eisler. C’est là, au carrefour des traditions germaniques et des influences cosmopolites, qu’Ettore Pagano affine sa voix musicale.
Cette double culture — la profondeur de la tradition italienne et l’exigence analytique de l’école allemande — est précisément ce qui transparaît dans son jeu : un lyrisme chaud et une charpente intellectuelle rigoureuse qui n’est jamais absente, même dans les moments les plus expressifs.
📚 Parcours académique en détail
Les maîtres : une lignée de géants du violoncelle
Pour comprendre le jeu d’Ettore Pagano, il faut examiner les lignées pédagogiques qui ont façonné son approche instrumentale. Car un violoncelliste ne naît pas dans le vide : il hérite, consciemment ou non, des gestes, des conceptions et des esthétiques de ses professeurs, qui eux-mêmes tiennent leur art de leurs maîtres. C’est une chaîne de transmission vivante qui remonte, par la pédagogie, jusqu’aux fondateurs des grandes écoles du violoncelle.
Antonio Meneses : la ligne et la noblesse du son
Antonio Meneses (né en 1957 à Recife, Brésil) est l’un des violoncellistes les plus respectés de sa génération. Formé auprès d’André Navarra à Düsseldorf — lui-même élève de la légendaire école française —, il remporte en 1977 le Concours de l’ARD à Munich, puis en 1982 le grand Prix au Concours Reine Elisabeth (précisément le concours que Pagano vient de gagner !). Sa carrière internationale l’a conduit sur les plus grandes scènes mondiales, en collaboration avec des chefs comme Herbert von Karajan, Rafael Kubelík, Claudio Abbado. Sa pédagogie insiste sur la pureté du son, la clarté du phrasé et ce que les Italiens appellent la linea cantabile — la ligne mélodique comme colonne vertébrale de tout discours musical. On retrouve chez Pagano cet idéal de la ligne chantante qui ne se brise jamais, même dans les passages les plus techniquement exigeants.
David Geringas : la profondeur et l’intelligence musicale
David Geringas (né en 1946 à Vilnius, Lituanie) représente une autre tradition : celle de l’école soviétique héritée directement de Mstislav Rostropovitch dont il fut l’élève au Conservatoire de Moscou. Lauréat du Concours Tchaïkovski en 1970, Geringas a développé une approche du violoncelle marquée par la profondeur sonore, la richesse expressive et une fascination particulière pour la musique contemporaine — il a créé de nombreuses œuvres qui lui sont dédiées, notamment de Arvo Pärt et Sofia Gubaidulina. Sa pédagogie à l’Académie Chigiana transmet cette conception du violoncelle comme instrument capable d’une palette expressive quasi illimitée, du murmure à l’éclat, du recueillement à la tempête. L’influence de Geringas chez Pagano est perceptible dans sa capacité à habiter les silences, à laisser respirer la phrase musicale.
Enrico Dindo : la tradition italienne portée au plus haut
Enrico Dindo, violoncelliste turinois, est la référence absolue de la nouvelle école italienne. Premier violoncelle de l’Orchestre de La Scala de Milan pendant de nombreuses années, Dindo a remporté en 1997 le Premier Prix du Concours Rostropovitch à Paris. Sa pédagogie à la Pavia Cello Academy intègre les apports de la musicologie historique — il est particulièrement sensible aux questions de tempi et de style — tout en maintenant un idéal de beauté sonore typiquement italien. Pour Pagano, l’étude avec Dindo a constitué une plongée dans l’essence même du bel canto appliqué au violoncelle.
Jens Peter Maintz : l’exigence analytique berlinoise
Actuel professeur de Pagano à l’UdK Berlin, Jens Peter Maintz est l’un des pédagogues les plus sollicités d’Europe. Sa formation croise les traditions française (il a étudié avec Tsuyoshi Tsutsumi et Anner Bylsma) et germanique, et sa pédagogie se distingue par une exigence analytique poussée, une attention minutieuse aux textes musicaux dans leurs versions originales, et une ouverture à la diversité des styles interprétatifs. Sous sa direction, Pagano a approfondi sa compréhension des grands répertoires concertants, notamment Prokofiev — l’œuvre qu’il a choisie pour la finale du Concours Reine Elisabeth.
Un palmarès hors norme : plus de quarante premiers prix
Le dossier de concours d’Ettore Pagano est proprement stupéfiant. Entre 2013 et 2025, il a remporté plus de quarante premiers prix dans des compétitions nationales et internationales. Ce chiffre n’est pas seulement impressionnant quantitativement : il révèle la constance et la régularité d’un musicien capable de performer au plus haut niveau dans des contextes, des répertoires et des jurys très différents.
Parmi ces distinctions, le Premio Abbiati mérite une mention particulière. Décerné par l’Association Nationale des Critiques Musicaux Italiens, il est l’équivalent transalpin du prix de la critique musicale française, et représente la reconnaissance par les pairs — les journalistes et musicologues les plus exigeants d’Italie — d’une carrière et d’un talent hors du commun. Le recevoir à vingt-deux ans, dans la catégorie « meilleur soliste », place Pagano dans une lignée très sélective où figurent des noms comme Maurizio Pollini ou Andrea Bocelli.
La distinction de Chevalier de la République italienne, décernée par le Président de la République en personne pour mérites artistiques, est encore plus significative : c’est la reconnaissance par l’État d’une contribution à la culture et au rayonnement de l’Italie dans le monde. Pour un artiste de 22 ans, c’est une reconnaissance extraordinaire qui dit l’ampleur de l’impression produite sur les instances culturelles nationales.
La critique spécialisée s’est accordée, tout au long du Concours Reine Elisabeth 2026, pour identifier chez Ettore Pagano plusieurs traits distinctifs qui constituent la signature de son jeu. Ces traits — loin d’être des effets de surface — révèlent une approche musicale réfléchie, intégrée, qui donne à chacune de ses interprétations une cohérence et une profondeur remarquables.
Un lyrisme ample et architecturé
La caractéristique la plus immédiatement perceptible du jeu de Pagano est ce que le critique de Crescendo Magazine, Serge Martin, appelle sobrement son « lyrisme évolué ». « Dès l’attaque de l’andante initial s’impose un beau chant, à la fois ample et large, » écrit-il à propos de sa Symphonie concertante de Prokofiev. Ce lyrisme n’est pas celui d’un violoncelliste qui se contente de « chanter » de manière spontanée et instinctive : il est structuré, pensé dans ses arcs, ses respirations, ses points de climax. C’est le lyrisme d’un musicien qui sait où il va et comment y conduire l’auditeur.
Cette qualité tient en partie à la formation reçue auprès d’Antonio Meneses, dont l’esthétique est précisément celle de la linea cantabile — la ligne mélodique ininterrompue, jamais brisée même dans les passages les plus exigeants techniquement. Chez Pagano, cette ligne est d’une continuité et d’une chaleur qui rappellent le meilleur de la tradition italienne du bel canto instrumental.
La presse belge a été frappée par une qualité qu’elle n’a pas manqué de souligner à plusieurs reprises : la capacité de Pagano à se poser en « narrateur » de l’œuvre qu’il interprète. « Dans l’œuvre de Prokofiev, Pagano s’est imposé comme « le narrateur », dirigeant la manœuvre avec une autorité remarquable, » note le correspondant de la RTBF, qui ajoute : « Le soliste conduit sa vision de l’œuvre là où [son concurrent] semblait la subir. » Cette distinction est capitale : là où un interprète réactif répond aux sollicitations de la partition et de l’orchestre, Pagano prend l’initiative, imprime son tempo, sa couleur, son phrasé — et l’orchestre le suit.
Cette autorité ne relève pas de l’ego ou de la démonstration : elle est au service d’une vision musicale claire, préalablement construite et profondément intériorisée. C’est là la marque des grands interprètes : non pas l’adaptation à la partition, mais son appropriation.
La maîtrise du dosage expressif
Un des pièges classiques pour un jeune violoncelliste doté d’un tempérament expressif est l’excès — l’expressivité poussée jusqu’à la surcharge, le pathos jusqu’au sentimentalisme. Pagano, à cet égard, fait preuve d’une maturité remarquable pour son âge. « Son intelligence musicale s’est révélée particulièrement dans le deuxième mouvement, où il a su doser son expressivité sans tomber dans l’excès, » observe la RTBF. Cette sobriété calculée, ce refus de l’effet facile, est précisément ce qui distingue un interprète d’une grande carrière d’un brillant concurrencer de concours.
La critique de La Libre Belgique a cependant noté, avec une nuance honnête, que cette maîtrise a parfois eu pour revers une certaine réserve poétique : « Il impressionne et convainc, mais ne laisse pas toujours de place à la poésie. » Cette observation, loin d’être un reproche, pointe vers une dimension que la maturation artistique des prochaines années ne manquera pas de développer : la pleine liberté d’un artiste qui, ayant intégré tous les outils, peut se permettre de les oublier pour laisser parler quelque chose de plus profond encore.
La conception globale des œuvres
Dans l’imposé de Fang Man, Four Odes to the Tidings of Flowers, Pagano a montré une autre dimension de son intelligence musicale : la capacité à concevoir une œuvre dans sa globalité dramaturgique, à en tracer l’arc narratif de la première à la dernière note. « Parti des passages les plus tonitruants et accidentés, il dépouille peu à peu l’œuvre jusqu’à une quasi abstraction : virtuosité énergique dans ses confrontations avec l’orchestre de l’hiver, caractère obstiné de l’été traité en scherzo, sérénité tourmentée de l’automne, recherche d’une immanence dans la complainte répétitive du printemps. Clairement, il y a un concept dans cette interprétation et il est bien défendu, » analyse Serge Martin dans Crescendo Magazine.
Cette capacité à « conceptualiser » une interprétation — à lui donner une architecture intellectuelle claire — est une qualité rare chez de jeunes interprètes, plus souvent guidés par l’instinct que par la réflexion. Elle révèle chez Pagano un musicien qui travaille en amont, qui réfléchit profondément aux œuvres qu’il aborde, qui construit ses interprétations avec la même rigueur qu’un architecte dessine un bâtiment.
Il y a un concept dans cette interprétation et il est bien défendu. Il est l’œuvre d’un musicien raffiné.
— Serge Martin, Crescendo Magazine, 27 mai 2026
L’endurance et l’intensité constante
L’un des commentaires qui revient systématiquement dans les comptes-rendus de ses prestations au concours est celui de l’endurance et de l’intensité constante. La finale du Concours Reine Elisabeth est une épreuve physique et psychologique extrêmement exigeante : une œuvre imposée inconnue une semaine auparavant, puis un grand concerto avec orchestre devant un jury et un public de connaisseurs, dans une salle de concert historique. Pagano, selon les observateurs, n’a jamais montré de signe de faiblesse, de relâchement, ni même de baisse de concentration. « Son endurance et son intensité constante ont créé l’impression d’une victoire annoncée, résumée par cette sensation de « Veni, vidi, vici », » écrit la RTBF.
Un concerto n’est pas un récital solo : c’est un dialogue, un théâtre à deux voix. La qualité d’un soliste se mesure aussi à sa capacité d’écoute de l’orchestre, à sa présence physique sur scène qui influence les musiciens autour de lui, à sa faculté de maintenir le fil même quand l’orchestre fléchit. La RTBF note que Pagano « a maintenu un contact permanent avec le chef d’orchestre, même quand cela fléchissait un peu dans l’orchestre ». C’est là encore la marque du grand soliste : non pas celui qui joue « avec » l’orchestre comme avec un accompagnement, mais celui qui le porte, l’anime, lui donne l’énergie de se dépasser.
Le choix du concerto pour la finale du Concours Reine Elisabeth est toujours révélateur. Il dit quelque chose de l’identité artistique du soliste, de ses affinités profondes, de ce qu’il veut montrer de lui-même devant un jury international. En optant pour la Symphonie concertante en mi mineur, op. 125 de Serge Prokofiev, Ettore Pagano a choisi l’une des œuvres les plus exigeantes, les plus complexes et les plus stratosphériquement difficiles du répertoire pour violoncelle et orchestre. Le fait que dix des douze finalistes de cette édition aient choisi des œuvres directement liées à l’influence de Rostropovitch dit à lui seul l’importance du grand violoncelliste russe dans la définition du répertoire moderne de l’instrument.
Histoire d’une œuvre née d’une amitié
La Symphonie concertante a une histoire qui est aussi celle d’une des plus belles collaborations entre un compositeur et un instrumentiste du XXe siècle. Prokofiev avait composé en 1933-1938 un Concerto pour violoncelle, op. 58, dont la création à Moscou en 1938 fut considérée comme un échec — les commentateurs de l’époque (dont Sviatoslav Richter, présent à la répétition) s’accordaient à dire que ni le soliste ni le chef n’avaient saisi l’essence de l’œuvre.
En 1947, Prokofiev entend le jeune Mstislav Rostropovitch (alors âgé de vingt ans) interpréter ce même concerto lors d’un concert au Conservatoire de Moscou. Immédiatement, il reconnaît en lui l’interprète idéal et décide de remanier l’œuvre. Une collaboration intense s’instaure entre les deux hommes : Prokofiev, affaibli par les séquelles d’une chute de 1945 mais toujours créativement actif, retravaille la partition en profondeur, enrichit la partie orchestrale, modifie la partie soliste avec les suggestions de Rostropovitch. Le résultat, rebaptisé Symphonie concertante (le titre russe, Sinfonia-concerto, signifie précisément ce croisement entre symphonie et concerto), est créé le 18 février 1952 à Moscou par Rostropovitch au violoncelle et… Sviatoslav Richter à la baguette, dans sa première et dernière expérience de chef d’orchestre !
Prokofiev mourut le 5 mars 1953, le même jour que Staline, ce qui priva sa disparition de tout écho public dans l’URSS d’alors. La Symphonie concertante est considérée comme l’une de ses dernières grandes œuvres achevées, et Rostropovitch en a été toute sa vie le plus ardent défenseur et le plus grand interprète.
Structure et enjeux de l’œuvre
L’œuvre est en trois mouvements :
I. Andante — Allegro giusto : Une introduction lente et méditative, d’une gravité presque mélancolique, expose les thèmes principaux dans le registre grave du violoncelle. L’Allegro giusto qui suit est d’une énergie et d’une complexité rythmique typiquement prokofieviennes : des métriques changeantes, des accents déplacés, des moments de violence soudaine contrastant avec des îlots de lyrisme délicat. C’est dans cette alternance que Pagano a montré toute sa maîtrise, conduisant son interprétation « là où son concurrent semblait la subir ».
II. Allegro giusto : Le mouvement central est souvent décrit comme le plus complexe émotionnellement. Prokofiev y déploie une ironie caractéristique — les sarcasmes et les tendresses coexistent dans une même phrase — et une virtuosité qui s’impose naturellement, jamais ostentatoire. C’est ici que Pagano a été particulièrement salué pour son dosage de l’expressivité.
III. Andante con moto — Allegro : Le finale est une suite de variations sur un thème simple et populaire, rappelant les mélodies folkloriques russes auxquelles Prokofiev était attaché. C’est une musique qui oscille entre la ruse et la sincérité, entre le grotesque et le sublime — l’équilibre stylistique le plus difficile à tenir dans tout le répertoire prokofievien. La cadence finale, d’une ampleur et d’une liberté considérables, a été décrite comme le moment où Pagano « semblait proclamer sa victoire ».
L’imposé de Fang Man : « Four Odes to the Tidings of Flowers »
Chaque édition du Concours Reine Elisabeth se distingue par une œuvre imposée : une pièce commandée spécialement par le concours, composée pour l’occasion, que les finalistes découvrent une semaine avant leur passage sur scène et qu’ils doivent apprendre et maîtriser dans le huis clos de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth à Waterloo, sans aide extérieure ni accès à leur téléphone portable — un protocole qui continue de surprendre dans notre époque hyper-connectée, mais qui préserve le caractère unique de l’épreuve.
Pour l’édition 2026, le concours a confié la composition de cet imposé à Fang Man, compositrice américaine née en Chine, dont l’œuvre se situe à la croisée des traditions musicales orientale et occidentale. L’œuvre — Four Odes to the Tidings of Flowers (« Quatre odes aux annonces des fleurs ») — est structurée autour des quatre saisons et de leurs symboliques poétiques dans la culture chinoise.
Cette œuvre a constitué, selon les observateurs, le véritable révélateur du concours : les candidats ne pouvant bénéficier d’enregistrements de référence ni des conseils de leurs professeurs, elle a mis à nu la personnalité musicale brute de chaque finaliste. Et c’est précisément là qu’Ettore Pagano s’est démarqué : non par une simple exécution techniquement irréprochable, mais par l’élaboration d’une véritable conception dramaturgique, une vision globale de l’œuvre dont la cohérence a immédiatement frappé les auditeurs et les jurés.
Le Concours Reine Elisabeth : la plus haute distinction
Le Concours Musical International Reine Elisabeth de Belgique est, avec le Concours Tchaïkovski de Moscou et le Concours Long-Thibaud-Crespin de Paris, l’un des trois concours musicaux les plus prestigieux et les plus difficiles au monde. Fondé en 1937 à l’initiative de la reine Élisabeth de Belgique — musicienne elle-même, élève du légendaire violoniste Eugène Ysaÿe — et du physicien Prix Nobel Robert Olin, le concours se tient tous les quelques années dans différentes disciplines (violon, piano, chant, violoncelle) et a lancé les carrières de certains des plus grands interprètes du siècle dernier.
L’édition 2026 était la troisième édition consacrée au violoncelle (après 2017 et 2022), et se situait dans un contexte particulièrement chargé symboliquement : c’est le 75e anniversaire du concours, le 150e anniversaire de la naissance de la Reine Elisabeth (1876-1965), et le 150e anniversaire de la naissance de Pablo Casals (1876-1973). Cette triple célébration a donné à l’édition 2026 une dimension exceptionnelle, symbolisée par le prêt du Goffriller de Casals au premier lauréat.
Le concours s’est déroulé en trois épreuves successives :
1re épreuve (4-9 mai, Flagey) : 64 candidats au départ. Récital solo avec programme libre. Réduction à 24 demi-finalistes.
Demi-finale (11-16 mai, Flagey) : Récital avec piano (imposé Caffeine de Harold Noben + programme au choix) et concerto de Haydn, Hofmann ou Anton Kraft avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie (direction : Vahan Mardirossian). Sélection de 12 finalistes.
Finale (25-30 mai, Bozar) : Imposé Four Odes to the Tidings of Flowers de Fang Man (créé le 25 mai) + concerto au choix. Accompagnement : Belgian National Orchestra, direction Antony Hermus.
Le programme d’Ettore Pagano à travers les différentes épreuves était particulièrement révélateur de l’étendue de son répertoire. En demi-finale, il a interprété le Concerto en ut majeur op. 4 d’Anton Kraft avec l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie — une œuvre classique rarement jouée, dont la maîtrise stylistique demande une élégance et une légèreté très différentes du grand répertoire romantique. Ses œuvres au programme incluaient également la Sonate n° 1 op. 129 d’Alfred Schnittke et les Variations sur un thème de Rossini H 290 de Bohuslav Martinů — un répertoire délibérément diversifié qui témoigne d’une curiosité et d’une ouverture stylistique remarquables.
Le jury de la finale, présidé par Gilles Ledure, réunissait treize violoncellistes et musiciens de premier plan :
Le Goffriller « Casals » : hériter d’un mythe
Le 2 juin 2026, à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, la reine Mathilde a remis à Ettore Pagano le violoncelle qui fut pendant soixante-cinq ans l’instrument de Pablo Casals. Ce geste, chargé d’une symbolique extraordinaire, mérite que l’on s’y arrête longuement.
L’histoire du Goffriller « Casals » est aussi complexe que passionnante. L’étiquette actuellement présente à l’intérieur de l’instrument porte l’inscription « Anno 1733 Carlo Bergonzi fece in Cremona » — soit « Fabriqué par Carlo Bergonzi à Crémone en 1733 ». Pourtant, aujourd’hui, cet instrument est universellement reconnu comme une œuvre du luthier vénitien Matteo Goffriller (1659-1742), l’un des plus grands facteurs de violoncelles de tous les temps.
Cette confusion entre l’école crémonaise (Bergonzi, Stradivari, Guarneri) et l’école vénitienne (Goffriller, Montagnana) n’est pas anodine dans l’histoire de la lutherie : elle dit quelque chose de la manière dont les instruments circulaient, étaient revendus, parfois re-étiquetés. Casals lui-même, conscient de l’erreur de l’étiquette, appelait affectueusement son instrument son « Bergonzi Goffriller ».
Le 14 mai 1908, Pablo Casals acquiert ce violoncelle chez Caressa & Français, à Paris. Il avait alors trente-deux ans et était déjà une star internationale — il avait révélé au monde les Suites de Bach pour violoncelle solo, considérées jusque-là comme de simples exercices techniques, comme des chef-d’œuvres absolus. Il préférera toujours ce Goffriller aux nombreux Stradivarius qu’on lui proposera. La veuve de Casals, Marta, se rappelait en 1995 : « Dans ses dernières années, le Maestro appelait son violoncelle son « plus vieil ami ». »
Le prêt du Goffriller « Casals » à Ettore Pagano est beaucoup plus qu’un simple geste généreux de la Fondation Pau Casals. C’est l’établissement d’une continuité symbolique entre deux moments de l’histoire du violoncelle : Casals, qui a transformé la compréhension et la pratique de l’instrument au XXe siècle, et Pagano, qui s’apprête à le faire au XXIe. L’instrument lui-même — avec sa sonorité si particulière que les Goffriller sont connus pour une chaleur et une profondeur qui « approche de la voix humaine », comme le disait Casals — sera pour Pagano un compagnon d’une richesse inestimable pendant quatre ans.
Pagano lui-même, évoquant cet instrument qu’il n’avait jamais tenu avant la remise du prix, a confié avec une humilité touchante : « C’est un violoncelle spécial. Je n’ai jamais joué dessus, je dois l’avouer. » Cette honnêteté — reconnaître qu’un tel instrument demande du temps, de l’apprivoisement, avant de livrer tous ses secrets — dit aussi quelque chose de sa maturité d’artiste.
La victoire au Concours Reine Elisabeth est l’un de ces événements qui divisent une carrière en un avant et un après. Ce n’est plus seulement l’Italie, l’Europe centrale, les festivals de chambre qui l’attendent : c’est le monde entier, les plus grandes salles, les plus grands orchestres, les programmateurs de Carnegie Hall, du Royal Festival Hall, de la Philharmonie de Berlin.
Ettore Pagano aborde cette étape avec un capital exceptionnel. Sa carrière était déjà remarquablement dense avant ce couronnement bruxellois. La saison 2023-2024 l’avait vu se produire comme soliste avec l’Orchestre Symphonique National de la RAI à Turin (avec diffusion en direct sur Radio 3 et Rai Cultura), puis en tournée internationale à la Royal Opera House de Muscat (Oman), et enfin lors du Concert de la Fête de la République au Quirinale à Rome, en présence du Président de la République et en direct télévisé sur Rai Uno. En 2025, son débuts à l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia (Parco della Musica, Rome) avait constitué une nouvelle étape marquante.
Il avait également été invité aux séries « Stars & Rising Stars » à Munich et « Stars von Morgen » au Brucknerhaus de Linz — deux des séries de concerts de jeunes solistes les plus prestigieuses en Europe germanophone. Sa collaboration avec des chefs comme Kazuki Yamada, Andrés Orozco-Estrada, Thomas Guggeis, Dmitri Jurowski, Michele Mariotti, Lorenzo Viotti ou Hartmut Haenchen témoigne d’une demande déjà considérable de la part des plus grandes baguettes du moment.
Son répertoire s’étend du baroque — il a interprété l’intégrale des Suites pour violoncelle solo de Bach en concert — au contemporain, en passant par tous les grands jalons du répertoire pour violoncelle : les concertos de Dvorák, Elgar, Schumann, Chostakovitch, Prokofiev, les sonates de Brahms, Beethoven, Rachmaninov, Schnittke. Cette diversité stylistique est elle-même un signal de son ambition artistique.
L’instrument : l’Ongaro de 1777
L’instrument qu’Ettore Pagano utilisait jusqu’à la remise du Goffriller est lui-même un objet remarquable : un violoncelle des frères Giovanni et Ignazio Ongaro, fabriqué à Venise vers 1777. Cet instrument lui a été confié dans le cadre de l’initiative culturelle et philanthropique « Adopt a Musician », financée par Music Masterpieces SA de Lugano — un programme qui permet à de jeunes musiciens exceptionnels d’utiliser des instruments historiques de grande valeur pendant les premières étapes de leur carrière. L’Ongaro est un instrument de l’école vénitienne — la même école que le Goffriller —, caractérisée par une richesse de timbre et une profondeur de son particulièrement favorables au grand répertoire romantique et expressionniste.
Violoncelle Giovanni & Ignazio Ongaro (Venise, ca. 1777) — confié par Music Masterpieces SA / Setaro Fine Instruments dans le cadre du programme « Adopt a Musician »
Violoncelle Matteo Goffriller dit « Casals » (Venise, 1733) — ayant appartenu à Pablo Casals de 1908 à sa mort en 1973. Prêté par la Fondation Pau Casals pour quatre ans.
Une personnalité complète
Au-delà de ses qualités purement musicales, Ettore Pagano est aussi apparu lors du Concours Reine Elisabeth comme une personnalité attachante, d’une humilité et d’une sincérité qui contrastent avec l’image parfois froide ou calculatrice que les compétitions musicales peuvent induire. Ses premières réactions à l’annonce de sa victoire — les mots simples, l’émotion non feinte, la pensée immédiate pour sa famille (« ma famille et mes amis ont toujours cru en moi, plus que je ne crois en moi-même »), l’honnêteté sur l’instrument mythique qu’il recevait — disent quelque chose d’une nature profonde, ancrée dans des valeurs humaines solides.
On se souvient aussi de sa prestation à l’émission italienne Via dei Matti numero zero avec Stefano Bollani — cette émission de vulgarisation musicale de très haute tenue où Bollani invite des musiciens à parler de leur art avec intelligence et accessibilité. La présence de Pagano dans cette émission, très suivie par un public large, témoigne d’une conscience de la responsabilité de l’artiste envers la société et la transmission.
Il ne fait aucun doute qu’Ettore Pagano représente une figure de premier plan pour les décennies à venir. Son nom rejoindra bientôt ceux des grands lauréats qui ont marqué l’histoire du Concours Reine Elisabeth — David Oistrakh (violon, 1937), Emil Gilels (piano, 1938), Zino Francescatti, Augustin Dumay, Frank Peter Zimmermann, Isabelle Faust, ou côté violoncelle Hayoung Choi (2022) — dans la galerie des musiciens qui ont changé l’histoire de leur instrument.
Suivez Ettore Pagano. Son nom se prononce avec une certitude que peu de jeunes musiciens permettent d’avoir si tôt : il sera l’un des grands violoncellistes de ce siècle.

