Chaque redécouverte d’une œuvre oubliée est une victoire éclatante contre l’usure du temps. Dans le grand livre de l’histoire de la musique classique du XXe siècle, peu de figures ont subi un silence aussi injuste et prolongé que Florence Beatrice Price. Première compositrice afro-américaine à voir l’une de ses symphonies interprétée par un orchestre de premier plan — l’Orchestre symphonique de Chicago en 1933 —, elle a pourtant été longtemps confinée aux marges de la postérité. Aujourd’hui, alors que les institutions musicales européennes, y compris nos grands orchestres et scènes de la région Grand Est, s’efforcent de diversifier leurs répertoires en redonnant vie à ce matrimoine méconnu, un nouveau disque vient jeter une lumière d’une intimité bouleversante sur la part la plus secrète et touchante de son catalogue : ses mélodies, ou « songs ».
Intitulé Hold Fast to Dreams, cet album remarquable paru sous le label Avi Music propose un voyage poétique et sonore d’une rare délicatesse. Pour prêter leur voix et leurs mains à ces pages d’une sensibilité exquise, le jeune ténor britannique Ted Black et le pianiste Sascha El Mouissi se sont réunis dans l’acoustique idéale de la Klaus-Bismarck-Saal de la Westdeutscher Rundfunk (WDR) à Cologne. Cet enregistrement, réalisé à quelques encablures de notre frontière alsacienne, témoigne de la vitalité artistique qui anime l’espace rhénan et de la curiosité des interprètes européens pour ce patrimoine américain retrouvé.
La force de Florence Price réside dans son incroyable don de synthèse. Formée de manière très rigoureuse au prestigieux New England Conservatory de Boston, elle a nourri son écriture de la grande tradition romantique européenne, puisant chez Dvořák, Brahms ou Tchaïkovski une maîtrise formelle hors pair. Mais sa véritable signature stylistique naît de sa capacité à fusionner ce langage classique avec l’âme des spirituals afro-américains et la poésie vibrante de la « Harlem Renaissance ». Les mélodies rassemblées ici sont le fruit de cette alliance magique. Le titre de l’album fait directement référence au poème de Langston Hughes, « Hold Fast to Dreams » (« Accroche-toi à tes rêves »), véritable hymne à la persévérance qui fait écho aux propres combats de la compositrice face au racisme et au sexisme de son époque.
Au fil des vingt-huit morceaux de ce récital, l’auditeur est frappé par l’incroyable diversité d’inspiration de Price. La compositrice passe avec une aisance déconcertante de la gravité mystique à la légèreté la plus charmante. Des pièces comme « Songs to the Dark Virgin », d’une intensité dramatique saisissante, côtoient des miniatures pleines d’humour et de gouaille populaire telles que « Ham & Eggs » ou « The Superstitious Ghost ». On y découvre également des évocations de la nature d’une poésie suspendue, à l’image de « An April Day » ou de « Sunset ». L’art de Price s’exprime dans cette science innée de la prosodie : la mélodie épouse chaque mot, chaque souffle de la poésie américaine, tandis que le piano offre un contrepoint foisonnant qui dépasse le simple rôle d’accompagnement pour devenir un véritable partenaire de jeu.
L’interprétation de Ted Black est une révélation. Le ténor britannique possède un timbre clair, lumineux et d’une grande homogénéité sur toute la tessiture. Loin de chercher l’effet purement opératique, il privilégie une approche chambriste, faite de nuances subtiles et d’une diction impeccable de la langue anglaise. Sa sensibilité fait merveille dans les moments de confidence nostalgique. À ses côtés, Sascha El Mouissi se montre d’une complicité absolue. Son toucher d’une grande clarté et son sens des couleurs rendent justice à la richesse harmonique de l’écriture pianistique de Price, qui rappelle parfois la sensualité d’un Debussy transposée dans le paysage américain.
Pour notre public d’Alsace et du Grand Est, si attaché aux traditions vocales et à la musique de chambre, cette parution est une véritable mine d’or. Elle nous rappelle opportunément que l’univers de la mélodie de concert ne s’arrête pas aux frontières du Lied allemand ou de la mélodie française, mais qu’il existe outre-Atlantique un répertoire d’une noblesse et d’une beauté formidables à explorer. Ce disque, capté avec soin par les équipes de la WDR, est un jalon indispensable pour tous les curieux et les amoureux de découvertes vocales.
En nous invitant à « garder nos rêves », Florence Price nous livre, par-delà les décennies, un message d’espoir universel. Un disque à écouter absolument, et dont nous ne manquerons pas de diffuser de larges extraits sur les ondes d’Accent 4.

