Une rentrée lyrique placée sous le signe de la démesure vocale
Pour ouvrir sa saison lyrique 2026-2027, l’Opéra national du Rhin a choisi une personnalité qui ne se laisse décidément enfermer dans aucune catégorie : Michael Spyres. Le ténor américain sera à l’Opéra de Strasbourg les 14 et 15 septembre 2026 à 20 heures, accompagné par l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, dans un programme conçu comme un vaste parcours à travers le romantisme et le postromantisme européens. Votre radio vous offre vos places (lien dans l’article)
La soirée réunira des pages de Richard Wagner, Georges Bizet, Jules Massenet, Richard Strauss et Erich Wolfgang Korngold, depuis Lohengrin jusqu’à La Ville morte, en passant par Carmen, Werther et Le Chevalier à la rose. Un programme particulièrement cohérent pour un chanteur dont la carrière s’est précisément construite sur la capacité à franchir les frontières entre les familles vocales, les époques et les traditions nationales.
L’événement possède également une dimension particulière puisque Michael Spyres fera à cette occasion ses débuts dans le rôle de Lohengrin, tandis que plusieurs œuvres de Wagner seront présentées dans de nouveaux arrangements réalisés par Matthew Straw, jeune chef américain issu de l’Opéra Studio de l’OnR.
Initialement annoncée sous la direction de Marko Letonja, la soirée connaîtra finalement un changement de chef : en raison de l’indisponibilité du directeur musical, Matthew Straw prendra la baguette.
Michael Spyres, un chanteur impossible à classer
Dans le paysage lyrique contemporain, peu de chanteurs possèdent une identité aussi immédiatement reconnaissable que Michael Spyres.
Né aux États-Unis et formé dans son pays natal avant de poursuivre ses études au Conservatoire de Vienne, Spyres s’est imposé sur les plus grandes scènes internationales : Scala de Milan, Metropolitan Opera de New York, Covent Garden, Opéra national de Paris, Bayerische Staatsoper de Munich, Teatro Real de Madrid, Liceu de Barcelone, Lyric Opera de Chicago, Théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles, Concertgebouw d’Amsterdam, Carnegie Hall, Gewandhaus de Leipzig, festivals de Salzbourg et d’Aix-en-Provence, Festival Rossini ou BBC Proms.
Son répertoire est à l’image de cette carrière internationale : extraordinairement vaste.
Il va du baroque au XXe siècle, traverse Mozart, Rossini, Donizetti, Bellini, Spontini, Meyerbeer, Berlioz, Verdi, Wagner, Massenet, Bizet, Strauss ou Korngold. Mais c’est surtout dans le bel canto, le grand opéra français et le répertoire romantique que son art a acquis une dimension exceptionnelle.
L’originalité de Spyres tient notamment à sa capacité à aborder des rôles traditionnellement séparés par les classifications vocales. Il peut assumer une ligne et une projection de ténor tout en disposant d’un registre grave et d’un poids vocal évoquant le baryton. C’est cette particularité qui a donné naissance au terme devenu emblématique de sa carrière : « baritenor », ou baryténor.
Son propre parcours vocal est particulièrement révélateur. Sa voix s’est d’abord développée dans une configuration de baryton avant qu’il ne découvre et développe progressivement ses possibilités de ténor. Cette double identité lui permet aujourd’hui d’explorer un territoire vocal inhabituel, situé entre deux mondes que la tradition lyrique a généralement tendance à séparer.
Son site officiel revendique ainsi un répertoire de plusieurs dizaines de rôles et une carrière couvrant pratiquement toutes les grandes périodes de l’histoire de l’opéra. (Michael Spyres BariTenor)
Qu’est-ce qu’un « baryténor » ?
La notion mérite que l’on s’y arrête, car elle permet de comprendre ce qui fait de Michael Spyres un artiste si singulier.
Dans la classification traditionnelle des voix masculines, le ténor et le baryton occupent deux territoires différents. Le ténor privilégie généralement la partie supérieure de la tessiture masculine, tandis que le baryton se caractérise par un centre vocal plus grave et une couleur plus sombre.
Le baryténor brouille précisément cette frontière.
Il ne s’agit pas simplement d’un ténor capable de descendre bas, ni d’un baryton qui possède quelques notes aiguës. Le phénomène est beaucoup plus complexe : il suppose une voix capable de conserver une véritable homogénéité de timbre et de projection sur une amplitude inhabituelle, tout en permettant au chanteur d’aborder des emplois traditionnellement dévolus aux deux catégories.
Michael Spyres a fait de cette singularité une véritable esthétique.
Son album Baritenor, publié chez Erato/Warner Classics, en constitue l’une des démonstrations les plus spectaculaires. Le disque réunit 18 airs de 15 compositeurs, sur trois siècles de répertoire, et juxtapose des pages traditionnellement confiées aux ténors et d’autres appartenant au domaine barytonant. Plusieurs critiques ont souligné l’ampleur du défi et la maîtrise technique nécessaire pour passer d’un univers vocal à l’autre.
Le disque est d’autant plus intéressant pour le public strasbourgeois qu’il a été enregistré avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, sous la direction de Marko Letonja. Cette collaboration discographique s’inscrit dans une relation artistique plus large entre Spyres et la formation strasbourgeoise. (Opera Online)
Une relation privilégiée avec Strasbourg
Michael Spyres n’est donc pas un inconnu à Strasbourg. Le public de l’Opéra national du Rhin avait déjà pu l’entendre lors d’un récital en 2019. Depuis, sa relation avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg s’est considérablement développée, notamment à travers plusieurs enregistrements réalisés pour Warner/Erato.
Parmi ceux-ci figurent Les Troyens, La Damnation de Faust, Les Nuits d’été ainsi que Baritenor. Strasbourg occupe ainsi une place assez particulière dans la discographie du chanteur américain. (Opéra national du Rhin). Cette nouvelle venue de Spyres dans la capitale alsacienne possède donc quelque chose d’une réunion entre un artiste et une formation qui se connaissent déjà musicalement.
Mais la soirée de septembre 2026 marque une nouvelle étape : Spyres y abordera pour la première fois le rôle de Lohengrin.
Lohengrin : un nouveau chapitre wagnérien
Le choix de Lohengrin n’est pas anodin. Le célèbre « In fernem Land », récit du Graal placé au troisième acte de l’opéra, exige une voix capable de conjuguer autorité héroïque, noblesse de ligne, clarté du texte et capacité à soutenir une écriture particulièrement exposée. Longtemps identifié au bel canto et au grand répertoire romantique français, le chanteur s’est progressivement engagé dans des territoires wagnériens plus lourds. La saison 2026-2027 doit ainsi le voir aborder plusieurs grands emplois du répertoire de Wagner, notamment Erik dans Le Vaisseau fantôme à Hambourg et Siegmund dans La Walkyrie au Festival de Bayreuth. L’OnR présente donc son Lohengrin strasbourgeois comme une étape significative de cette évolution.
Cette évolution est particulièrement intéressante à observer chez un chanteur dont l’une des caractéristiques fondamentales reste précisément la souplesse vocale.
Wagner représente un changement d’échelle : la voix doit traverser une matière orchestrale dense, maintenir la continuité du discours et construire une intensité dramatique sur de longues phrases. Le passage du bel canto à Wagner ne peut donc pas être réduit à une simple question de puissance. Il suppose une modification de la gestion du souffle, de l’articulation, du rapport au texte et de la projection. C’est précisément cette transformation qui rend la présence de Spyres dans ce répertoire particulièrement passionnante.
Le Wagner de Matthew Straw
La première partie du programme ne se limitera cependant pas à Lohengrin. Matthew Straw proposera également deux ensembles orchestraux construits à partir de la musique de Wagner : une suite symphonique réunissant des thèmes du Crépuscule des dieux et de Tristan et Isolde, puis une Suite Siegmund. Il ne s’agit donc pas simplement de reproduire des extraits connus, mais de proposer une nouvelle manière d’aborder l’univers wagnérien. Le concert marquera en effet la création de ces suites arrangées par Matthew Straw, conçues, selon l’Opéra national du Rhin, pour faire découvrir la musique de Wagner au plus grand nombre.
Le chef d’orchestre Matthew Straw étudie la direction, le piano, le chant et la philosophie à l’Université de musique et des arts du spectacle de Vienne et au Conservatoire d’Oberlin, où il travaille avec Mark Stringer, Robert Spano et Stanislav Ioudenitch. Il participe à des masterclasses avec Semyon Bychkov, Christian Thielemann, Yannick Nézet-Séguin, Paavo Järvi et Michael Tilson Thomas, notamment au Festival de Bayreuth, au New World Symphony, à la Järvi Academy et au Festival d’Aspen.
Lauréat à cinq reprises de la bourse d’aide à la carrière de la Solti Foundation, il remporte également le National YoungArts Award ainsi que le premier prix du Concours Schmidt. Il est chef assistant auprès de Cristian Măcelaru, Donald Runnicles et Kazushi Ono, collaborant avec le Festival de Salzbourg, le Brussels Philharmonic et le Saint Louis Symphony Orchestra. Ancien chef assistant de l’Utah Symphony, il y dirige plus de quatre-vingt concerts. Il dirige également l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et le Rochester Philharmonic.
Depuis 2024, il est membre de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin, où il est chef assistant pour toutes les productions lyriques de la maison, collaborant avec des metteurs en scène tels que Barrie Kosky, Laurent Pelly et Olivier Py. Musicien polyvalent, il se produit également comme chanteur et organiste. Lors de la saison 2024/25, il dirige deux représentations des Contes d’Hoffmann à l’Opéra de Reims et revient comme chef assistant pour cette même production à l’Opéra-Comique. Les prochaines saisons le verront collaborer avec Semyon Bychkov et Michael Spyres. Il fera ses débuts comme chef invité en France, en Pologne, en Roumanie et aux États-Unis.
Wagner a construit ses opéras comme de vastes architectures musicales dans lesquelles les motifs, les timbres et les situations dramatiques sont intimement liés. Extraire cette musique du contexte scénique constitue toujours un exercice délicat.
L’arrangement devient alors une forme de médiation : il permet de faire entendre autrement des matériaux qui, dans l’œuvre originale, sont dispersés sur plusieurs heures de musique.
La présence de thèmes du Crépuscule des dieux et de Tristan et Isolde permet notamment de parcourir deux visages très différents du langage wagnérien : l’ampleur monumentale du Ring d’un côté, la sensualité chromatique et l’extrême tension harmonique de Tristan de l’autre.
À cela s’ajoute la Suite Siegmund, qui fait directement écho à l’un des personnages majeurs que Michael Spyres doit prochainement aborder à Bayreuth.
Matthew Straw : de l’Opéra Studio à la baguette de l’OPS
Le remplacement de Marko Letonja donne également à cette soirée une dimension particulière. Matthew Straw n’arrive pas à Strasbourg en territoire inconnu. Le jeune chef américain est issu de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin. Son retour dans la maison qui l’a accompagné au début de son parcours professionnel est donc particulièrement symbolique. Il dirigera cette fois l’Orchestre philharmonique de Strasbourg dans un programme qui exige une remarquable capacité d’adaptation : Wagner avant l’entracte, puis Bizet, Massenet, Strauss et Korngold. La seconde partie abandonne progressivement le monumentalisme wagnérien pour retrouver un autre romantisme, plus directement mélodique et théâtral, avant de glisser vers les raffinements harmoniques et orchestraux de la Vienne de Richard Strauss et de l’expressionnisme tardif de Korngold.
La soirée constitue ainsi autant un portrait de Michael Spyres qu’un exercice de style pour l’orchestre et son chef.
Bizet : Carmen et le Don José de Michael Spyres
Après Wagner, changement radical d’atmosphère. L’orchestre ouvrira la seconde partie avec la célèbre Ouverture de Carmen de Georges Bizet.
Vient ensuite l’un des airs les plus populaires du répertoire français : « La fleur que tu m’avais jetée », l’air de Don José.
Ce choix permet de retrouver une autre dimension du talent de Spyres : celle du grand chant français.
Don José exige une voix capable de conserver une certaine fragilité expressive tout en possédant la projection nécessaire aux moments de tension dramatique. L’air est célèbre, mais son interprétation est loin d’être évidente. Tout l’enjeu réside dans le contraste entre la passion presque obsessionnelle du personnage et l’apparente simplicité de la ligne mélodique.
Chez Bizet, l’émotion naît souvent d’une économie de moyens remarquable. Le chanteur doit résister à la tentation de surcharger la phrase et laisser la musique construire elle-même la tension. Pour Spyres, ce répertoire français constitue l’un de ses terrains de prédilection.
Massenet : « Pourquoi me réveiller ? », ou l’art du grand lyrisme
Le programme se poursuit avec Jules Massenet et Werther.
L’air « Pourquoi me réveiller ? » est devenu l’un des emblèmes du répertoire de ténor français.
Son apparente simplicité masque là encore une écriture particulièrement subtile.
Le personnage de Werther, à travers cette célèbre page, exprime un mélange de désespoir, de nostalgie et de désir. Le lyrisme de Massenet n’est jamais purement décoratif : il traduit l’intériorité du personnage. Pour Michael Spyres, cette musique permet de retrouver une autre facette de son art vocal, éloignée des exigences monumentales de Wagner. Après le héros mythique de Lohengrin, après Don José, Werther ramène le chanteur vers une expression plus intime.
Ce contraste est au cœur de l’intelligence du programme : il permet d’entendre successivement les différentes dimensions d’une voix qui refuse justement de se limiter à une seule identité.
Richard Strauss : l’élégance du Chevalier à la rose
Le parcours se poursuit avec Richard Strauss et Der Rosenkavalier, Le Chevalier à la rose. L’OnR a choisi le Trio et le finale de l’œuvre, sommet de raffinement vocal et orchestral.
Nous entrons ici dans un univers très différent.
La densité dramatique wagnérienne laisse place à une musique d’une extraordinaire sophistication, où Strauss joue constamment avec les couleurs orchestrales, les superpositions vocales et les ambiguïtés émotionnelles. Le trio final de Der Rosenkavalier est l’un des grands moments de la littérature lyrique du XXe siècle. La musique y atteint une forme d’ivresse mélancolique, où le temps semble suspendu.
C’est aussi une musique qui exige du chanteur une grande intelligence du phrasé.
La puissance ne suffit plus : tout repose sur la couleur, la respiration, la capacité à inscrire la voix dans une texture orchestrale extrêmement raffinée. Cette étape straussienne permet ainsi de prolonger naturellement la réflexion sur la polyvalence de Michael Spyres.
Korngold : le romantisme porté à son point d’incandescence
La soirée s’achèvera avec Erich Wolfgang Korngold et Die tote Stadt, La Ville morte.
Michael Spyres interprétera « Mein Sehnen, mein Wähnen », l’une des pages les plus célèbres de l’opéra créé à Cologne en 1920. Korngold occupe une place fascinante dans l’histoire de la musique du XXe siècle. Né à la fin du XIXe siècle, il fut considéré très jeune comme un enfant prodige et développa un langage profondément enraciné dans le romantisme tardif, tout en annonçant certaines évolutions du XXe siècle. Die tote Stadt est emblématique de cette esthétique : une orchestration somptueuse, une écriture vocale généreuse, une harmonie riche et une tension dramatique permanente.
La musique de Korngold est souvent décrite comme située à la croisée de plusieurs mondes : Mahler, Strauss, Wagner, Puccini, mais aussi le cinéma à venir.
Korngold deviendra en effet, après son émigration aux États-Unis, l’un des fondateurs de la musique symphonique hollywoodienne moderne. Terminer le programme par Die tote Stadt revient donc à prolonger le voyage commencé avec Wagner vers une autre conception du théâtre musical : celle d’un romantisme tardif qui refuse de disparaître et se transforme progressivement en langage cinématographique.
De Wagner à Korngold : une véritable histoire du romantisme européen
À première vue, le programme pourrait apparaître comme une succession d’extraits populaires. Il est en réalité beaucoup plus construit. Wagner constitue le cœur de la première partie. Avec Lohengrin, Tristan et Isolde, Le Crépuscule des dieux et Siegmund, le concert plonge dans le romantisme allemand et son développement vers une écriture orchestrale de plus en plus monumentale.
Puis Bizet et Massenet déplacent le centre de gravité vers la France. Avec Carmen et Werther, ce sont deux conceptions du théâtre lyrique français qui apparaissent : le réalisme théâtral de Bizet et l’intériorité lyrique de Massenet. Richard Strauss représente ensuite l’apogée du postromantisme viennois.
Enfin Korngold montre comment cet héritage peut se prolonger au XXe siècle. Le concert raconte donc, en quelque sorte, un siècle de musique européenne à travers une seule voix. Et cette voix est précisément celle d’un chanteur dont la carrière consiste à franchir les frontières.
Une soirée qui résume l’art de Michael Spyres
Ce qui rend ce concert particulièrement intéressant n’est donc pas seulement la présence d’une grande voix internationale à Strasbourg. C’est la possibilité d’entendre Michael Spyres dans plusieurs dimensions de son identité artistique.
Le chanteur américain peut être héroïque chez Wagner, lyrique chez Massenet, passionné chez Bizet, raffiné chez Strauss et profondément romantique chez Korngold.
Cette diversité correspond parfaitement à ce qui fait sa réputation.
Ses enregistrements témoignent de la même volonté d’abolir les frontières. Baritenor en est l’exemple le plus spectaculaire : l’album réunit des airs associés aux barytons et aux ténors, sur une période allant de Mozart au XXe siècle. Les critiques ont notamment souligné la rareté d’une telle polyvalence et la qualité de sa technique vocale, même si certains ont également relevé les limites que peut imposer une voix lorsqu’elle explore des tessitures extrêmement différentes.
C’est justement cette prise de risque qui constitue l’un des intérêts majeurs de Spyres. Loin de chercher à gommer les particularités de son instrument, il les a transformées en véritable signature artistique.
Un artiste particulièrement attaché au répertoire français
Pour le public français, la trajectoire de Michael Spyres présente un intérêt supplémentaire. Le chanteur entretient depuis longtemps un rapport privilégié avec le répertoire français, notamment Berlioz et le grand opéra. Il a notamment interprété Énée dans Les Troyens de Berlioz sous la direction de Sir John Eliot Gardiner, dans plusieurs grands festivals internationaux, et a également abordé Licinius dans La Vestale de Spontini à l’Opéra national de Paris. (Opéra national du Rhin)
Cette familiarité avec le grand théâtre musical français explique en partie pourquoi des œuvres comme Carmen et Werther trouvent naturellement leur place dans un programme consacré à sa personnalité.
Mais il y a plus encore.
Le parcours de Spyres rappelle que le grand répertoire français du XIXe siècle entretient des relations beaucoup plus étroites avec le répertoire allemand et italien qu’on ne l’imagine parfois. Berlioz, Meyerbeer, Wagner, Massenet, Bizet : tous appartiennent à une même histoire européenne du théâtre musical, faite d’influences croisées, de circulations artistiques et de transformations stylistiques.
Le programme strasbourgeois en est une illustration particulièrement éloquente.
Une nouvelle étape dans une carrière en pleine évolution
La présence de Michael Spyres à Strasbourg intervient à un moment important de sa carrière.
Après avoir consacré une part considérable de son activité au bel canto, au Rossini, au grand opéra français et aux emplois de baryténor, il aborde désormais de plus en plus ouvertement le grand répertoire héroïque allemand. Ses débuts dans plusieurs rôles wagnériens constituent une évolution significative.
L’OnR mentionne notamment Erik dans Le Vaisseau fantôme et Siegmund dans La Walkyrie, tandis que son agenda comprend également Énée dans Les Troyens, Gualtiero dans Il pirata de Bellini et Licinius dans La Vestale.
Cette diversification pose une question passionnante : jusqu’où peut aller une voix aussi atypique ?
Le passage vers Wagner ne signifie pas nécessairement abandonner le bel canto. Au contraire, les qualités développées dans Rossini — précision de la ligne, maîtrise du souffle, souplesse, articulation, agilité — peuvent constituer des atouts considérables dans un répertoire qui exige une maîtrise absolue de la respiration et du discours musical. La véritable question sera donc moins celle de la puissance que celle de l’équilibre.
Et c’est précisément ce que le concert strasbourgeois permettra d’observer.
Le retour de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg dans un programme vocal
La présence de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg constitue évidemment l’autre grand intérêt de cette soirée. La formation connaît déjà Michael Spyres à travers plusieurs collaborations discographiques et scéniques. Cette familiarité devrait permettre de mettre particulièrement en valeur la relation entre la voix et l’orchestre. Le programme est en outre idéal pour révéler les différentes qualités de l’orchestre.
Wagner exige des pupitres une puissance considérable, mais également une capacité à construire de longues arches musicales. Bizet sollicite la transparence et la couleur. Massenet privilégie la respiration lyrique. Strauss exige une précision presque chambriste dans la superposition des pupitres. Korngold réclame enfin une luxuriance sonore qui annonce déjà l’orchestre du cinéma.
Une ouverture de saison sous le signe de la voix
En choisissant Michael Spyres pour ouvrir sa saison, l’Opéra national du Rhin affiche clairement ses ambitions. Il ne s’agit pas d’une simple soirée de gala. Le programme associe une star internationale du chant, une grande formation symphonique régionale et un jeune chef issu de l’Opéra Studio autour d’un parcours musical qui va de Wagner à Korngold. Il y a là une forme de transmission particulièrement intéressante : un artiste au sommet de sa carrière rencontre un chef plus jeune ayant lui-même fait ses premières armes au sein de l’institution.
Et au centre de cette rencontre, la musique.
Une musique qui traverse les frontières nationales, les catégories vocales et les générations.
Michael Spyres à Strasbourg : les informations pratiques
Michael Spyres – Concert
Opéra national du Rhin – Opéra de Strasbourg
19 place Broglie, Strasbourg
Lundi 14 septembre 2026 – 20 h
Mardi 15 septembre 2026 – 20 h
Ténor : Michael Spyres
Direction musicale : Matthew Straw
Orchestre : Orchestre philharmonique de Strasbourg
Durée : environ 1 h 35, avec entracte
Le programme comprend :
- Richard Wagner, Lohengrin – Prélude
- Richard Wagner, Lohengrin – « In fernem Land »
- Richard Wagner – Suite symphonique arrangée par Matthew Straw, avec des thèmes du Crépuscule des dieux et de Tristan et Isolde
- Richard Wagner – Suite Siegmund arrangée par Matthew Straw
- Georges Bizet, Carmen – Ouverture
- Georges Bizet, Carmen – « La fleur que tu m’avais jetée »
- Jules Massenet, Werther – « Pourquoi me réveiller ? »
- Richard Strauss, Le Chevalier à la rose – Trio et finale
- Erich Wolfgang Korngold, La Ville morte – « Mein Sehnen, mein Wähnen »
Michael Spyres est devenu l’un des chanteurs les plus fascinants de sa génération précisément parce qu’il échappe aux catégories.
Ténor ? Baryton ? Baryténor ?
Peut-être un peu des trois.
Mais surtout un artiste pour lequel la classification vocale n’est jamais une fin en soi. Elle devient un outil au service d’un répertoire immense.
À Strasbourg, les 14 et 15 septembre 2026, cette singularité sera particulièrement manifeste.
De Lohengrin à Carmen, de Werther au Chevalier à la rose, jusqu’à La Ville morte, Michael Spyres traversera près d’un siècle de musique européenne et fera entendre les différentes facettes d’un instrument vocal hors norme.
Et la présence de Matthew Straw, appelé à remplacer Marko Letonja, ajoute à cette ouverture de saison une dimension inattendue : celle d’une rencontre entre un chanteur internationalement reconnu et un jeune chef issu de l’Opéra Studio de l’OnR.
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Une ouverture de saison qui promet donc autant de virtuosité que de découverte, autant de puissance que de raffinement — et surtout une nouvelle occasion d’entendre à Strasbourg une voix qui, décidément, ne ressemble à aucune autre.

