Par la Rédaction d’Accent 4
L’histoire de la musique occidentale est souvent lue comme une progression linéaire vers la perfection technique. Pourtant, ce récit occulte les « embranchements perdus » de l’évolution instrumentale. Parmi eux, l’ophicléide figure comme l’une des disparitions les plus paradoxales. Instrument roi du XIXe siècle, choyé par Berlioz, Mendelssohn et Meyerbeer, il a incarné pendant cinquante ans la voix profonde du romantisme avant d’être balayé par l’avènement du piston. À l’heure où les phalanges sur instruments historiques redonnent vie aux textures sonores originales, il est temps de redécouvrir cet instrument au nom de monstre antique et au timbre de soie.
Le serpent et la quête de la puissance
Pour comprendre la naissance de l’ophicléide, il faut se plonger dans le paysage sonore de la fin du XVIIIe siècle. L’orchestre classique (Haydn, Mozart) s’appuie sur une base de cordes solide, mais les cuivres y sont encore limités. Le registre grave est alors dévolu au serpent.
Le serpent, instrument en bois recouvert de cuir, à perce conique et muni de six trous, possède un défaut majeur : s’il soutient admirablement les voix dans les églises, il manque de projection dans les grandes salles de concert ou lors des fêtes révolutionnaires en plein air. De plus, sa justesse est précaire, dépendant presque entièrement de la dextérité des lèvres de l’instrumentiste plutôt que de la perce elle-même.
C’est dans ce contexte de transition que Jean-Hilaire Asté, dit Halary, luthier parisien visionnaire, dépose en 1817 un brevet pour une série d’instruments destinés à remplacer le serpent. Le plus abouti de sa famille de « cuivres à clés » est l’ophicléide.
L’étymologie est transparente : du grec ophis (serpent) et kleis (clés). Mais techniquement, l’ophicléide est une révolution.
1. La conception acoustique
Contrairement au tuba qui lui succédera, l’ophicléide n’est pas un instrument à pistons. C’est un instrument à trous latéraux, comme une flûte ou un hautbois, mais transposé à une échelle monumentale.
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Le corps : Un long tube conique en laiton, replié sur lui-même (en forme de « U »), se terminant par un pavillon relativement étroit.
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Les clés : Initialement au nombre de neuf, elles passeront rapidement à onze. Ces clés, actionnées par des leviers, permettent de boucher ou déboucher de larges trous. Ce système résout partiellement le problème de la justesse du serpent : la longueur acoustique est définie par la position physique du trou, et non plus seulement par la pression labiale.
Halary avait imaginé une famille complète, à l’instar des saxophones plus tard :
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L’ophicléide alto (en Mi bémol ou Fa).
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L’ophicléide basse (en Si bémol ou Ut) : c’est le modèle standard de l’orchestre.
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L’ophicléide contrebasse (en Mi bémol ou Fa), surnommé le « Monstre », dont la rareté n’avait d’égale que la difficulté à l’alimenter en air.
Le Timbre : L’esthétique de l’ambiguïté
Le son de l’ophicléide est unique. Il se situe exactement à la croisée des chemins entre les bois et les cuivres.
À la différence du tuba moderne, dont la perce très large et les pistons favorisent une émission ronde, grasse et homogène, l’ophicléide possède un grain plus « serré ».
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Dans le piano : Il possède une douceur mélancolique, proche d’un basson qui aurait pris de l’ampleur.
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Dans le forte : Il devient incisif, voire rugueux. Sa richesse en harmoniques impaires lui permet de « percer » la masse orchestrale sans l’écraser.
C’est cette capacité à être à la fois solennel et sardonique qui a séduit les compositeurs romantiques. S’il est un avocat que l’histoire a retenu pour cet instrument, c’est Hector Berlioz. Dans son Grand Traité d’instrumentation et d’orchestration modernes (1843), il lui consacre une analyse passionnée mais lucide.
La Symphonie Fantastique : Une révolution sonore
En 1830, lorsque Berlioz compose sa Symphonie Fantastique, il écrit pour deux ophicléides dans le cinquième mouvement, le « Songe d’une nuit de Sabbat ». Leur rôle dans le Dies Irae est fondamental. Joué par des tubas modernes, ce passage sonne souvent de manière majestueuse et massive. Avec des ophicléides, le son est plus caverneux, plus « sale », rendant justice à l’intention parodique et terrifiante de Berlioz. L’ophicléide devient rapidement indispensable dans la fosse de l’Opéra. Gaspare Spontini est l’un des premiers à l’utiliser, suivi de près par Giacomo Meyerbeer. Dans Les Huguenots, l’instrument apporte une assise dramatique aux chœurs. Fromental Halévy l’utilise également dans La Juive pour souligner la profondeur des registres sombres.
De Mendelssohn à Wagner
Le succès de l’instrument dépasse rapidement les frontières de la France.
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Félix Mendelssohn : Dans son ouverture du Songe d’une nuit d’été, l’ophicléide se voit confier un rôle presque soliste. Il incarne la rusticité de Bottom, le tisserand métamorphosé en âne. Le timbre un peu « nasal » de l’instrument souligne parfaitement l’ironie de la scène.
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Robert Schumann : On le retrouve dans Le Paradis et la Péri, où il complète la section des cuivres.
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Richard Wagner : Avant de concevoir ses propres « tubas wagnériens », le jeune Wagner écrit pour l’ophicléide dans Rienzi et Le Vaisseau Fantôme. Cependant, le maître de Bayreuth sera l’un des premiers à chercher une puissance plus « allemande », amorçant ainsi le déclin de l’instrument.
Le déclin de l’ophicléide n’est pas dû à un manque de qualités musicales, mais à une révolution technologique irrépressible : l’invention du piston.
En 1835, Wilhelm Wieprecht et Johann Gottfried Moritz brevetent le Basstuba à Berlin. Le système de pistons permet de modifier la longueur du tube sans percer de trous latéraux. Les avantages sont immédiats :
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Homogénéité du timbre : Toutes les notes sonnent avec la même couleur.
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Puissance accrue : Le tuba peut soutenir des orchestres de plus en plus fournis sans saturation.
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Facilité d’exécution : Le doigté devient plus logique et moins sujet aux instabilités acoustiques des clés.
En France, la transition est plus lente. L’ophicléide résiste, protégé par les institutions comme le Conservatoire de Paris. Cependant, vers 1870-1880, le combat est perdu. Le tuba sax (développé par Adolphe Sax) finit par s’imposer, reléguant l’ophicléide aux fanfares de village et aux églises de campagne, où il servira encore quelques décennies à accompagner le plain-chant avant de s’éteindre totalement au début du XXe siècle. Pendant près d’un siècle, l’ophicléide n’a été qu’un objet de décoration ou une pièce de musée. Mais la révolution baroque et classique des années 1970 a fini par atteindre le XIXe siècle. Des chefs comme John Eliot Gardiner, Roger Norrington et plus récemment François-Xavier Roth avec son orchestre Les Siècles, ont exigé le retour des instruments originaux. Jouer Berlioz sur les instruments de 1830 n’est pas une coquetterie historique : c’est une nécessité acoustique. L’équilibre sonore est totalement redéfini. Aujourd’hui, des musiciens redécouvrent la virtuosité de l’instrument. Patrick Wibart, l’un des plus grands spécialistes mondiaux, a prouvé que l’ophicléide pouvait rivaliser de vélocité avec le violoncelle. Son album consacré à l’instrument chez Ricercar est une révélation : on y découvre un instrument lyrique, capable de nuances d’une finesse insoupçonnée.
L’ophicléide est bien plus qu’un ancêtre du tuba. Il représente une esthétique sonore spécifique : celle d’un romantisme qui acceptait les aspérités, les couleurs changeantes et la fragilité. Son timbre, à la fois noble et sauvage, est la clé pour comprendre l’orchestration de toute une époque.
Pour l’auditeur d’Accent 4, redécouvrir l’ophicléide, c’est accepter de dé-formater son oreille. C’est comprendre que dans la musique, le progrès technique n’est pas toujours un progrès artistique, et que parfois, pour avancer, il faut savoir regarder derrière soi, vers ces géants de cuivre qui, autrefois, faisaient trembler les voûtes des cathédrales et les murs des opéras.
Guide d’écoute pour l’auditeur averti
Si vous souhaitez explorer l’univers de l’ophicléide, nous vous recommandons ces trois enregistrements de référence :
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Hector Berlioz, Symphonie Fantastique par Les Siècles, direction François-Xavier Roth. Le meilleur exemple du rôle dramatique des deux ophicléides.
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Félix Mendelssohn, A Midsummer Night’s Dream par l’Orchestre du XVIIIe siècle, direction Frans Brüggen. Pour savourer la précision articulée de l’instrument.
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« Ophicléide », album solo de Patrick Wibart. Une démonstration éblouissante des capacités solistiques de l’instrument, du répertoire de salon à la virtuosité pure.

