Le clavecin a-t-il sa place dans le monde moderne, loin des dorures de Versailles ou des églises de Leipzig ?
C’est la question passionnante à laquelle le talentueux claveciniste franco-américain Justin Taylor répond avec un brio éclatant dans son tout nouveau projet discographique intitulé Clavecin XX, publié sous le prestigieux label Alpha Classics.
Alors que l’on associe d’ordinaire cet instrument aux chefs-d’œuvre du baroque français, allemand ou italien, cette parution vient bousculer nos certitudes et offrir un coup de projecteur salutaire sur un répertoire trop souvent ignoré : celui du clavecin au XXe siècle.
Pour les auditeurs d’Alsace et du Grand Est, habitués aux programmations riches et audacieuses de notre région, cette parution est une véritable bouffée d’air frais. Chez Accent 4, nous aimons particulièrement ces artistes qui osent franchir les frontières temporelles pour révéler des facettes insoupçonnées d’instruments que l’on croyait figés dans le marbre de l’histoire.
L’Alsace, avec sa formidable tradition d’orgues historiques et sa sensibilité pour la création contemporaine — portée notamment par des événements phares comme le festival Musica à Strasbourg —, est le terreau idéal pour apprécier une telle démarche novatrice.
Dans cet enregistrement d’une grande générosité, Justin Taylor s’est entouré de complices artistiques de haut vol, parmi lesquels le flûtiste Philippe Bernold, le Quatuor Zaïde, et l’Orchestre National de Lille placé sous la direction inspirée de la chef d’orchestre Chloé Dufresne. Ensemble, ils explorent la manière dont les compositeurs du siècle dernier se sont réapproprié le timbre si caractéristique du clavecin, en tirant parti de ses attaques incisives, de sa clarté polyphonique et de ses sonorités presque percussives.
Le programme du disque s’ouvre sur un véritable monument du genre : le célèbre Concert champêtre de Francis Poulenc. Composée à la fin des années 1920 pour la légendaire claveciniste polonaise Wanda Landowska — celle-là même qui ressuscita l’instrument auprès du grand public —, cette œuvre mêle avec beaucoup d’ironie et de nostalgie des réminiscences du XVIIIe siècle français à l’acidité harmonique typique des années folles. Sous les doigts agiles de Justin Taylor, l’œuvre retrouve une fraîcheur théâtrale absolument irrésistible.
Mais l’album ne s’arrête pas là et propose un parcours d’une diversité remarquable. On y découvre le néo-classicisme espagnol de Manuel de Falla avec son exigeant Concerto pour clavecin, flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle, ainsi que les miniatures pleines de verve de Bohuslav Martinů. Plus surprenant encore, le disque nous plonge dans l’univers hypnotique et puissant d’Henryk Górecki, dont le court mais fulgurant Concerto pour clavecin et orchestre à cordes déploie une énergie brute, presque rock, qui tranche radicalement avec l’image délicate traditionnellement associée à l’instrument.
Justin Taylor s’autorise également des incursions vers des horizons plus populaires, comme le célèbre Maple Leaf Rag de Scott Joplin, ou vers la création contemporaine la plus récente avec Bluesinuum de Stéphane Gassot, composé en 2019. Ces passerelles jetées entre les genres et les époques prouvent, s’il en était encore besoin, que le clavecin n’a jamais cessé de vivre et de respirer au rythme des mutations esthétiques de son époque.
Cette démarche de transmission et de renouvellement résonne particulièrement fort au sein du paysage culturel du Grand Est. Nos conservatoires, comme celui de Strasbourg, et nos institutions régionales s’efforcent quotidiennement de faire dialoguer le patrimoine ancien et la création d’aujourd’hui. En sortant le clavecin du musée, Justin Taylor ne fait pas seulement œuvre de musicologue ; il accomplit un acte d’une immense poésie, rappelant que la musique classique est une matière vivante, vibrante et en perpétuel devenir.

