A l’occasion de la venue de Benjamin BERNHEIM à Saint-Guillaume à Strasbourg à l’invitation de Passions Croisées pour un récital exceptionnel le 10 avril 2026, découvrons le parcours exceptionnel d’un chanteur de grand talent. Dans le cadre d’une tournée internationale, Benjamin BERNHEIM donnera le programme de son nouvel album « Douce France » enregistré pour D.G avec notamment les Nuits d’ETE d’Hector Berlioz. Ce concert est organisé en partenariat avec le Cercle Richard Wagner.
« La plus belle voix de ténor depuis Luciano Pavarotti » — Süddeutsche Zeitung
En vingt ans de carrière, Benjamin Bernheim s’est imposé comme le ténor français de référence de sa génération — peut-être même de son époque. Né à Paris en 1985, formé à Lausanne et à Zurich, il chante aujourd’hui sur les scènes du Metropolitan Opera de New York, de l’Opéra de Paris, de La Scala, du Wiener Staatsoper et de Covent Garden. Sa voix — d’une clarté somptueuse, d’un timbre immédiatement reconnaissable, traversée d’une sensibilité poétique rare — a su redonner ses lettres de noblesse au répertoire lyrique français. Ce portrait exhaustif retrace le parcours d’un artiste qui, loin des raccourcis et des facilités, a choisi la patience, la rigueur et la profondeur.
La singularité de Benjamin Bernheim tient aussi à la nature de son environnement familial. Sa grand-mère, la mezzo Nicole Buloze, a directement contribué à son éducation musicale. Sa mère, qui aspirait à une carrière de chanteuse, a renoncé à la scène mais transmis à son fils une rigueur et une exigence rares. Quant à son père adoptif Antoine Bernheim, baryton, il a incarné le modèle d’un chanteur dont la voix grave et charnue contrastait avec le timbre clair et lumineux que le jeune Benjamin allait développer. Cette constellation familiale explique sa connaissance intime du métier, ses exigences précoces en matière de style, et sa méfiance instinctive envers les raccourcis vocaliques.
Le tournant : Gary Magby et Lausanne
À dix-huit ans, Benjamin Bernheim s’installe à Paris pour étudier le chant dans la classe de Gian Koral. En 2003, il rejoint le Conservatoire de la Haute École de Musique de Lausanne (HEM), où il intègre la classe de Gary Magby, ténor américain formé aux Conservatoires de Boston et de Nouvelle-Angleterre. Cette rencontre sera déterminante.
Magby enseigne une pédagogie fondée sur le développement naturel de la voix, sans contrainte, en privilégiant la santé vocale et la nuance artistique sur la démonstration de force. Bernheim dira de lui : « Gary avait la sagesse, plutôt que de m’apprendre comment chanter une note, de m’enseigner comment laisser mon corps la chanter en paix et ne pas laisser ma voix être entravée par des pensées parasites. » Cette philosophie — la technique au service de l’expression, jamais l’inverse — imprègnera durablement l’art de Bernheim.
Au fil de sa formation lausannoise, il participe à plusieurs masterclasses décisives : avec le ténor catalan Giacomo (Jaume) Aragall, avec le baryton américain Dale Duesing, puis, étape absolument fondatrice, il est admis à l’Accademia Verdiana du légendaire Carlo Bergonzi à Busseto, dans la province de Parme. Le « prince des ténors » verdiens lui transmet une leçon qu’il cite souvent : Bergonzi avait gardé le rôle de Nemorino pour « faire sourire la voix » — formule que Bernheim reprend à son compte pour désigner ces rôles légers qui régénèrent l’instrument vocal.
En 2008, il remporte la Bourse Leenaards, distinction culturelle suisse de prestige, qui lui permet de poursuivre sa formation et de participer à des concours internationaux. Cette même année, il rejoint l’International Opera Studio de l’Opernhaus de Zurich, l’un des programmes de jeunes artistes les plus réputés d’Europe.
En 2008, Benjamin Bernheim intègre l’International Opera Studio de l’Opernhaus de Zurich pour la saison 2008/2009. Ce programme de jeunes artistes, l’un des plus exigeants d’Europe, concentre la formation sur des études de scènes, des travaux sur arias, et une formation intensive au jeu d’acteur, au mouvement scénique et à l’intégration dans des productions professionnelles.
En 2010, il franchit une étape décisive en rejoignant la troupe permanente de l’Opernhaus de Zurich. Une distinction accordée aux artistes dont le potentiel justifie une insertion profonde dans le répertoire quotidien d’un grand opéra. C’est dans ce cadre exigeant qu’il forge ses armes dans une série de rôles secondaires et de comprimari, apprenant à vivre la scène de l’intérieur, à comprendre la mécanique d’un opéra de l’intérieur.
À Zurich, il chante Ruedi dans Guillaume Tell, Flavio dans Norma, Agenore dans Le Roi Pasteur de Mozart, Rodrigo dans Otello de Verdi en 2011, Narraboth dans Salomé, et Rinuccio dans Gianni Schicchi de Puccini à Lyon en 2012. Il incarne également Emmanuele dans la création mondiale de Gesualdo, opéra en trois actes du compositeur français Marc-André Dalbavie, mis en scène par Patrice Caurier et Moshe Leiser.
Cette période zurichoise est, à plus d’un titre, essentielle à la compréhension de l’artiste qu’il deviendra. Bernheim ne chante pas ses premiers grands rôles avant 2015 — soit une formation de sept ans entre l’Opera Studio et la troupe. Cette patience délibérée, qu’il revendique comme un choix conscient, le distingue radicalement de nombreux jeunes ténors qui brûlent les étapes. Il dira plus tard : « Mon premier Rodolfo, je ne l’ai chanté qu’en 2015, et c’est là que ma carrière a véritablement pris son essor. »
« Après Gary [Magby], le meilleur professeur que j’aie eu, c’est la scène elle-même : aller sur scène, chanter, ne pas chanter trop de grands rôles trop tôt. Cela m’a permis de me développer énormément. »
— Benjamin Bernheim, entretien publié par Interlude, 2020
C’est aussi lors de cette période zurichoise qu’il rencontre Cecilia Bartoli, qui l’invite à faire ses débuts au Festival de Pentecôte de Salzbourg en 2012 dans le rôle de Spakos dans Cléopâtre de Massenet — une invitation qui, selon la biographie officielle du Monte-Carlo Opera, constitue le véritable déclencheur de son envol international. La mezzo-soprano légendaire a su repérer, avant presque tout le monde, la qualité exceptionnelle de ce timbre et l’intelligence musicale qui l’habitait.
La même année, il fait ses débuts à La Monnaie de Bruxelles dans une production de Macbeth de Verdi mise en scène par Krzysztof Warlikowski — une expérience dans laquelle il côtoie l’un des metteurs en scène les plus exigeants et les plus stimulants intellectuellement du théâtre lyrique contemporain. Peu après, il chante Edmondo dans Manon Lescaut de Puccini à Lyon.
Les fondations sont posées. Patiemment, rigoureusement, avec une conscience aiguë de ses moyens et de ses limites.
L’Ascension internationale
À partir de 2015, la trajectoire de Benjamin Bernheim bascule. Son premier Rodolfo dans La Bohème de Puccini ouvre les vannes d’un flot de prises de rôles dans les plus grandes maisons du monde. La voix, affinée par des années de travail patient, révèle enfin toute son ampleur dans le répertoire lyrique principal. En 2016, il fait ses débuts à l’Opéra national de Paris dans le rôle de Flamand dans Capriccio de Richard Strauss — un rôle de haute exigence stylistique, associé à la plus fine tradition de diction et de phrasé. La même année, il fait ses débuts à La Scala de Milan en tant que Chanteur italien dans Le Chevalier à la rose du même Strauss, il chante Nicias dans Thaïs de Massenet au Festival de Salzbourg, et s’attaque au rôle-titre de Faust de Gounod à Riga — premier jalon d’un rôle qui deviendra l’un de ses plus emblématiques. Il ouvre également les portes du Deutsche Oper de Berlin en Lensky dans Eugène Onéguine de Tchaïkovski.
En 2017, il s’empare du rôle d’Alfredo dans La Traviata au Staatsoper de Berlin, puis fait ses débuts au Royal Opera House de Covent Garden à Londres en Rodolfo dans La Bohème. En 2018, il aborde Nemorino dans L’Élixir d’amour de Donizetti pour ses débuts au Wiener Staatsoper de Vienne, et son Faust lui ouvre les portes du Lyric Opera de Chicago.
Ces deux maisons — Vienne et Chicago — achèvent de dessiner la carte mondiale d’un artiste que les institutions s’arrachent. Partout, la même constatation : un français qui chante en français avec une clarté, une noblesse de ligne et une intelligence textuelle qui semblaient presque disparues du paysage lyrique contemporain.
L’année 2019 marque une rupture. Benjamin Bernheim signe un contrat d’exclusivité à long terme avec Deutsche Grammophon en avril — l’un des symboles les plus puissants de la reconnaissance dans le monde lyrique international. Son premier album, enregistré avec le PKF Prague Philharmonia sous la direction d’Emmanuel Villaume, paraît en novembre. L’accueil est triomphal (voir section Discographie).
La même année, il interprète le rôle de Des Grieux dans Manon de Massenet à l’Opéra national de Bordeaux — et révèle ce qu’il décrira comme une fusion quasi parfaite entre sa voix et un rôle : « Avant la première, je ne réalisais pas à quel point ce rôle était fait pour ma voix. Comprenez-moi bien, je ne parle nullement de perfection, qui par définition n’existe pas, mais d’avoir trouvé, tel un gant à sa main, la taille idéale pour ma voix en ce moment. » Il enregistre également l’intégrale du Faust de Gounod pour le label Palazzetto Bru Zane, dans une version historiquement informée sous la direction de Christophe Rousset avec Les Talens Lyriques.
2020 : La consécration publique et professionnelle
En 2020, malgré la pandémie, les honneurs s’accumulent. Benjamin Bernheim est nommé Artiste Lyrique de l’Année aux Victoires de la Musique Classique, la récompense la plus prestigieuse du secteur en France. Il reçoit également le titre de Personnalité musicale de l’année par le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, musique et danse, et celui de Chanteur de l’Année par Oper! Magazin en Allemagne. Son album DG est couronné par l’Opus Klassik en catégorie « Révélation de l’année » (2020) et reçoit un Diapason d’Or et un Choc de Classica.
La même année, il fait ses débuts au Bayerische Staatsoper de Munich dans le Duc de Mantoue de Rigoletto, et interprète Alfredo dans la nouvelle production de La Traviata mise en scène par Simon Stone à l’Opéra Garnier, puis Des Grieux dans Manon dans la nouvelle production de Vincent Huguet à l’Opéra Bastille.
Fin 2021, il fait ses débuts en Hoffmann dans la production d’ouverture de saison du Staatsoper Hamburg, sous la direction de Kent Nagano — un rôle long attendu, préparé avec la même prudence méthodique qui caractérise sa gestion de carrière. En février 2022, il aborde Werther de Massenet à Bordeaux — autre rôle de référence de son répertoire. En octobre 2022, il incarne le Duc dans Rigoletto au Wiener Staatsoper, ce qui lui ouvre la voie de son début au Metropolitan Opera de New York en novembre 2022, dans le même rôle, dans la production de Bartlett Sher dirigée par Nicola Luisotti. En février 2022, il est décoré Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministre français de la Culture.
Parler de la voix de Benjamin Bernheim exige une précision que les superlatifs journalistiques ne sauraient suffire à rendre. Il s’agit d’une voix de ténor lyrique — ni un héroïque, ni un lirico spinto — dont la tessitura idéale se situe dans le répertoire romantique français et l’opéra italien de la même époque, avec une extension vers des emplois légèrement plus dramatiques (Werther, Hoffmann, et dans le futur Cavaradossi, Don José).
Clarté, luminosité, noblesse
Le premier trait qui frappe à l’écoute de Bernheim est la clarté du timbre — une voix « haute perchée », selon la formulation d’un chroniqueur d’Ôlyrix après son récital au Teatro Colón de Buenos Aires en juillet 2025, avec « des aigus montant facilement dans les cimes harmoniques ». Ce caractère lumineux de l’émission, cette franchise du son, sont les stigmates d’une technique d’émission haute, qui privilégie la résonance en masque et le travail de la voix de tête.
Le timbre de Bernheim ne barytonne pas — il ne cherche pas l’épaisseur veloutée de certains de ses prédécesseurs, ni la couleur sombre que d’autres ténors français ont cultivée. Il choisit délibérément la lumière, la transparence, ce que les Italiens appellent la squillantezza — le « brillant » — tout en préservant une rondeur dans le médium qui évite toute stridence.
Le Monde, à la parution de son premier album, écrivit : « voix somptueuse, sensibilité ardente, mais aussi musicalité poétique » — une formulation qui capture bien l’alliance paradoxale entre plénitude sonore et subtilité expressive.
L’un des aspects les plus distinctifs et les plus délibérément revendiqués de l’art vocal de Bernheim est sa maîtrise et son usage militant de la voix mixte. Il en a fait une véritable déclaration de principe artistique, s’inscrivant ainsi dans une tradition française du XIXe et du début du XXe siècle — celle de Georges Thill, de Fernand Ansseau, de René Maison — qui avait été largement éclipsée par la génération des grandes voix italiennes et espagnoles de la seconde moitié du XXe siècle (Pavarotti, Carreras, Domingo).
Bernheim explique cette position sur son site officiel : « Il y a eu pendant plusieurs dizaines d’années la grande génération qui a enregistré — les Placido Domingo, José Carreras, Luciano Pavarotti — qui chantaient surtout en voix pleine, avec une seule exception qu’était Nicolaï Gedda. Mais pour beaucoup de gens, Gedda ne donnait pas assez de testostérone. Il y a eu toute une génération où il y avait un besoin, et peut-être une demande de l’auditeur et des maisons de disques, d’avoir du son plein, du sang complet. Et peut-être qu’il y a un intérêt certain à retrouver un équilibre là-dedans. »
Cette revendication de la voix mixte — cette technique qui permet de lier voix de poitrine et voix de tête sans couture, en produisant une émission allégée mais toujours pleinement projetée — est chez Bernheim un outil expressif de première importance. Elle lui permet, selon les critiques de Forum Opéra, de naviguer entre « voix allégée, presque diaphane, et puissants forte, sans jamais de rupture dans la ligne musicale » et de produire des effets de sotto voce et de pianissimo d’une délicatesse exquise.
Si l’on devait identifier un aspect unique qui fonde la réputation de Bernheim dans les milieux spécialisés, c’est sans conteste sa diction — en particulier en français. Dans un monde où les chanteurs francophones chantent souvent leur propre langue comme une langue étrangère, Bernheim restitue au français sa pleine dignité musicale.
Cette obsession de la diction est pour lui une conviction profonde, presque éthique : « Ce que je veux amener sur scène, c’est permettre au public d’entendre chaque mot. Quelle que soit la langue — le français, l’allemand, le russe et l’italien — j’aimerais que les gens qui parlent la langue de l’opéra que je chante n’aient pas besoin de regarder les surtitres. C’est un travail de longue haleine. »
Le chroniqueur de Forum Opéra, dans son compte rendu d’un récital d’Évian, formulait ainsi ce constat : « Faut-il mentionner la clarté de la diction ? Considérée à présent comme une évidence, la justesse de la prononciation a suscité maintes fois l’analogie avec Roberto Alagna et Georges Thill. Référence avouée, assumée et maintenant dépassée. Benjamin Bernheim a largué les amarres qui le rivaient à ses modèles. »
Et après son récital au Teatro Colón, le critique d’Ôlyrix notait : « Sa maîtrise de l’italien, de l’allemand et du russe, langues qu’il prononce de façon fluide, témoigne de ses qualités d’articulation, sachant rendre à ces langues des accents qui lui paraissent naturels. »
Le legato et le phrasé
La qualité du legato de Bernheim — cette capacité à lier les notes dans un fil sonore continu sans rupture ni articulation parasite — est régulièrement mentionnée par les critiques. C’est elle qui confère à ses lignes vocales leur caractère coulant, presque rhapsodique. Le New York Times, à l’occasion de son Roméo au Met en 2024, parlait de « transitions entre registres vocaux d’une fluidité beurrée » — formule anglaise ici littéralement traduite mais qui dit tout de cette articulation des registres sans couture.
Le phrasé de Bernheim est celui d’un musicien d’abord — d’un artiste qui a travaillé le violon et le piano avant la voix, et qui conserve dans son chant quelque chose de la mentalité instrumentale : le respect de l’arc mélodique sur la longue durée, la conscience de la structure harmonique sous-jacente, le sens de la respiration comme unité de sens.
Dans un entretien accordé à la revue Résonances Lyriques en 2025, Benjamin Bernheim formule avec une rare précision sa conception de l’interprétation vocale : « Je compare souvent cela au sport de haut niveau. Il suffit de regarder Federer, Schumacher, ou un danseur étoile exécuter le geste parfait : à un moment la technique bascule dans l’art. C’est là que je veux aller, là où l’instrument cesse de démontrer pour transmettre. » Cette formulation révèle une conscience aiguë de la finalité de la technique : non la démonstration, mais la transmission. Bernheim chante pour raconter, pour toucher, pour faire entendre la vérité d’un personnage. La voix est au service du drame et de la poésie, jamais l’inverse.
Il ajoute, dans le même entretien : « Chanter en français revient un peu à rentrer chez soi. C’est une langue qui révèle mes couleurs vocales, qui me permet d’explorer le sous-texte, les nuances, les détails. Ma voix, claire et non barytonnante, s’est naturellement épanouie dans Manon, Werther, Faust ou encore La Bohème. »
Le répertoire de Benjamin Bernheim s’étend du baroque tardif (Monteverdi, Rameau dans sa formation) jusqu’au vérisme, en passant par l’opéra romantique français, l’opéra italien, l’opéra russe et le répertoire de mélodie française et allemande. Son cœur de métier est cependant clairement identifiable : le répertoire romantique français du XIXe siècle (Gounod, Massenet, Offenbach, Berlioz) et l’opéra lyrique italien de la même époque (Verdi, Donizetti, Puccini).
Au-delà de la scène lyrique, Bernheim investit le répertoire de récital avec une conviction et une profondeur rares. Son programme de récital type associe la mélodie française (Berlioz, Duparc, Chausson, Fauré, Debussy) au lied allemand (Schubert, Schumann, Brahms, Strauss) en passant par des airs d’opéra de son répertoire. Depuis 2019, il développe également une activité de récital de lied en duo avec la pianiste Carrie-Ann Matheson, qui est aussi sa coach vocale principale.
La mélodie française occupe une place particulière dans son projet artistique. Bernheim voit dans ce répertoire non pas un supplément d’âme à son activité scénique principale, mais un laboratoire d’exploration des nuances infiniment subtiles que la langue française permet à la voix d’exprimer. Son album Douce France (2024) est la manifestation discographique de cet engagement profond.
Faust de Gounod — Le rôle de la révélation
Faust de Gounod est le rôle-titre avec lequel Bernheim a convaincu les plus grandes scènes du monde. Dès 2016, quand il l’aborde pour la première fois à Riga, le rôle révèle une affinité profonde entre la voix du ténor et les exigences stylistiques de Gounod : les lignes longues et lyriques, les contrastes entre élans passionnés et tendresses méditatives, les couleurs harmoniques raffinées de cette partition particulièrement exigeante en matière de nuances.
L’air « Salut, demeure chaste et pure » est devenu l’une de ses pièces les plus célébrées. Forum Opéra, chroniquant son premier album, écrivait à son sujet : « La « Demeure chaste et pure » est d’ores et déjà historique. » Cette séquence, dans laquelle Bernheim dose avec une extrême précision la densité du son et les variations de couleur, témoigne de toutes ses qualités vocales réunies.
La nouvelle production de Tobias Kratzer à l’Opéra de Paris (2021–2022), dans laquelle il incarne le rôle aux côtés d’Ermonela Jaho (Marguerite) et de Christian Van Horn (Méphisto) sous la baguette de Lorenzo Viotti, constitue l’un des sommets de sa carrière à ce jour. La production, jouée d’abord à huis clos en raison de la pandémie, a fait l’objet d’une captation audiovisuelle qui circule largement.
Werther de Massenet — L’intériorité romantique
Werther est le rôle que Bernheim a attendu le plus longtemps — non par manque de moyens, mais par choix délibéré. Pendant des années, il a repoussé toute sollicitation pour ce rôle, sachant qu’il nécessite une maturité vocale et humaine que le temps seul peut apporter. Quand il l’aborde finalement en 2022 à Bordeaux, dans la production de Christof Loy reprise à La Scala deux ans plus tard, l’accueil est unanimement enthousiaste.
Dans un entretien avec Résonances Lyriques publié en 2025, il décrit ainsi son approche du personnage : « Werther et Des Grieux évoluent en moi. Quand j’ai repris Des Grieux à l’Opéra de Paris en 2025, deux ans s’étaient écoulés depuis la production d’Hambourg. Le rôle avait mûri en moi. […] La même chose pour Werther. Chaque reprise apporte de nouvelles couleurs, une autre manière de raconter. »
L’air « Pourquoi me réveiller » — le moment le plus attendu de tout interprète de Werther — est chez Bernheim traité avec une intensité contenue, évitant le pathos facile pour privilégier une tension intérieure quasi insoutenable. Plusieurs critiques ont noté que c’est là l’une des caractéristiques les plus remarquables de son interprétation : la capacité à exprimer un désespoir intense dans un cadre vocal parfaitement maîtrisé.
Les Contes d’Hoffmann — La complexité multiforme
Hoffmann, que Bernheim aborde en 2021 à Hamburg sous la direction de Kent Nagano, est le rôle qui l’a conduit à ses débuts au Metropolitan Opera dans ce répertoire, lors de la saison 2024/2025. C’est un rôle qu’il décrit lui-même comme « génial car il est multi-facettes » : « Il y a toujours le jeune amoureux dans tous les actes. Mais il y a plusieurs facettes de cet amoureux, de ce jeune homme qui prétend avoir grandi à chaque acte en ayant compris les leçons et finalement qui ne les comprend jamais. »
La version qui lui est proposée à Salzbourg en 2024, dans la mise en scène de Mariame Clément sous la direction de Marc Minkowski, est particulièrement saluée. L’été 2024 à Salzbourg lui permet de mesurer l’ampleur d’un rôle-titre pour ténor dont l’écriture est l’une des plus généreuses, mais aussi des plus épuisantes, du répertoire français du XIXe siècle.
Roméo de Gounod — Le triomphe au Met
Le Roméo dans Roméo et Juliette de Gounod est l’un des rôles les plus récents dans son répertoire principal, mais celui qui a peut-être suscité le plus vif enthousiasme de la presse internationale. En mars 2024, lors de son retour triomphal au Metropolitan Opera dans ce rôle, face à Nadine Sierra (Juliette), sous la baguette de Yannick Nézet-Séguin, le New York Times écrit : « Bernheim, le ténor-poète, met un son succulent à un usage élégant, avec des transitions entre registres vocaux d’une fluidité beurrée. »
Cette retransmission en direct dans les cinémas du monde entier a considérablement élargi son public international et confirmé, aux yeux d’un auditoire mondial, sa position au sommet absolu du chant lyrique contemporain.
« Des Grieux me semble presque plus complet que Werther. Il offre une palette de couleurs immense — presque toutes les teintes de l’arc-en-ciel. Il ne manipule pas, n’explose jamais par violence : il avance, guidé par l’amour, avec une noblesse qui le rend profondément touchant. »
— Benjamin Bernheim, entretien avec Résonances Lyriques, 2025
Des Grieux dans Manon est, de son propre aveu, le rôle dans lequel il se sent le plus complètement lui-même. La première en 2019 à Bordeaux lui révèle une fusion qu’il n’avait pas anticipée. En 2020, il reprend le rôle à l’Opéra Bastille dans la nouvelle production de Vincent Huguet, sous la direction de Viotti — et y développe une interprétation qui fait référence aujourd’hui pour ce répertoire. La saison 2024/2025 le voit reprendre le rôle-titre de Manon (le rôle de Des Grieux dans l’opéra) à l’Opéra national de Paris, confirmation de l’attachement profond de l’institution à cet artiste.
En mai-juin 2025, il reprend encore le rôle à l’Opéra Bastille aux côtés de la soprano Amina Edris. Ôlyrix note : « La distribution vocale portée par le couple Amina Edris et Benjamin Bernheim, en pleine forme. »
Benjamin Bernheim est artiste exclusif de Deutsche Grammophon depuis avril 2019 — un contrat à long terme qui le place dans la ligne d’une tradition d’artistes légendaires ayant gravé leurs plus belles performances pour le légendaire label à l’étiquette jaune. À ce jour, il a enregistré trois albums solos pour DG, auxquels s’ajoutent plusieurs intégrales et enregistrements en DVD.
Faust de Gounod (Palazzetto Bru Zane, 2019) — Intégrale enregistrée au Théâtre des Champs-Élysées avec Les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset. Avec Véronique Gens (Marguerite) et Jean-Sébastien Bou. Version historiquement informée, référence discographique.
Les Contes d’Hoffmann (EuroArts, 2022) — Enregistrement du Staatsoper Hamburg sous la direction de Kent Nagano. Avec Olga Peretyatko (Olympia/Antonia/Giulietta), Angela Brower (La Muse/Nicklausse), Luca Pisaroni. DVD de référence pour ce répertoire.
Don Carlo de Verdi (Sony Classical, 2013) — Festival de Salzbourg dans la production de Peter Stein dirigée par Antonio Pappano. Bernheim dans le rôle secondaire du Comte de Lerma / Héraut. Distribution légendaire : Jonas Kaufmann, Anja Harteros, Thomas Hampson, Matti Salminen.
Otello de Verdi (Unitel, 2016) — Festival de Pâques de Salzbourg avec José Cura, Dorothea Röschmann, Carlos Álvarez. Direction Christian Thielemann, mise en scène Vincent Boussard. Bernheim dans Cassio.
Manon Lescaut de Puccini (Deutsche Grammophon, 2016) — Direction Marco Armiliato. Rôle d’Edmondo.
L’album Douce France (août 2024), le troisième pour DG, mérite une attention particulière. Bernheim y comble une lacune discographique singulière : il enregistre les Nuits d’été de Berlioz et le Poème de l’amour et de la mer de Chausson pour ténor — deux cycles habituellement associés à des voix de femmes, même si Berlioz les a composés pour voix de haute tessiture sans préciser le type vocal — accompagnés au seul piano, dans des arrangements réalisés par la pianiste Carrie-Ann Matheson.
Ôlyrix souligne la cohérence esthétique de l’entreprise : « En réunissant au sein d’un même disque Les Nuits d’été d’Hector Berlioz et Le Poème de l’amour et de la mer d’Ernest Chausson, Benjamin Bernheim comble sans y paraître une lacune discographique de longue date : rarement ces deux œuvres ont été chantées par un ténor, et plus rarement encore accompagnées au piano (alors qu’elles furent pourtant d’abord composées pour cet effectif). » L’album se conclut par des chansons de Brel (Quand on n’a que l’amour), de Trenet (Douce France) et de Vladimir Cosma — une transgression des frontières entre musique savante et populaire que Bernheim assume pleinement, fidèle à sa vision d’un art vocal qui sert le texte et l’émotion avant tout.
En 2024, Benjamin Bernheim est convié à deux événements d’une envergure historique et symbolique exceptionnelle, qui lui confèrent une visibilité internationale bien au-delà du monde lyrique : la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024 et la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
La cérémonie de clôture des JO Paris 2024 — Le 11 août 2024
Lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024, diffusée en mondiovision depuis le Stade de France, Benjamin Bernheim interprète une version modernisée de l’Hymne à Apollon, accompagné par le pianiste Alain Roche, suspendu au-dessus du stade — image saisissante qui a fait le tour du monde. La RTS suisse rapporte que « Benjamin Bernheim a chanté lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, livrant une performance à couper le souffle ».
Cette prestation a contribué à révéler sa voix à un public de plusieurs centaines de millions de téléspectateurs dans le monde entier — un public qui, pour la plupart, ne connaissait pas encore cet artiste. La performance a instantanément généré un afflux massif d’écoutes sur ses enregistrements en streaming, notamment sur son compte Deutsche Grammophon.
Il convient de noter que, quelques jours auparavant, Bernheim avait été remplacé lors de la générale publique des Contes d’Hoffmann au Festival de Salzbourg — une alerte qui avait fait craindre son forfait aux JO. Sa présence à Paris en dépit de cet empêchement temporaire témoigne de l’importance qu’il accordait à cet événement.
La réouverture de Notre-Dame de Paris — Le 7 décembre 2024
Cinq ans après l’incendie dévastateur du 15 avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris rouvre ses portes le 7 décembre 2024 lors d’une cérémonie musicale et spirituelle diffusée en mondiovision. L’Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par Gustavo Dudamel, accompagne une constellation d’artistes parmi les plus représentatifs de la scène musicale et lyrique internationale : Lang Lang, Yo-Yo Ma, Pretty Yende, Nadine Sierra, Julie Fuchs, Khatia Buniatichvili, Daniel Lozakovich…
Benjamin Bernheim y interprète l’Ave Maria de Schubert — un choix d’une symbolique forte, qui fait appel à toutes les qualités de son chant : la pureté de la ligne, la clarté du timbre, l’humilité de l’expression dans l’un des espaces sacrés les plus chargés de sens de l’Occident chrétien. Il sera également rapporté qu’il interprète Quand on n’a que l’amour de Jacques Brel lors de cette soirée.
Ces deux événements d’août et de décembre 2024 consacrent Bernheim comme l’une des voix incarnant la France sur la scène mondiale. Son rôle lors de ces cérémonies traduit non seulement sa stature artistique, mais aussi la reconnaissance des institutions françaises pour un artiste qui, inlassablement, a défendu et illustré le patrimoine musical de la France.
L’élargissement du répertoire
L’annonce des prises de rôles de Cavaradossi (Tosca, 2026) et de Don José (Carmen, 2027) représente un tournant majeur dans la trajectoire artistique de Bernheim. Ces deux personnages — un héros romantique-vériste d’une intensité dramatique plus soutenue que Werther ou Hoffmann, l’autre amant passionné de la tragédie de Bizet — signalent une transition progressive vers un type vocal légèrement plus dramatique, tout en restant dans le cadre du grand répertoire lyrique.
Cette évolution est conforme à la logique de développement progressif qui a caractérisé l’ensemble de sa carrière. Si Bernheim aborde ces rôles avec la même prudence méthodique qui l’a toujours distingué, on peut s’attendre à des interprétations qui, sans renoncer aux qualités poétiques et à la finesse vocale qui font sa marque, sauront ajouter à son art une nouvelle dimension dramatique.
Dans ses entretiens antérieurs, il avait évoqué d’autres rôles verdiens en perspective — Don Carlos en français, Adorno dans Simon Boccanegra, Riccardo dans Le Bal masqué — qui suggèrent une évolution délibérée et progressive vers un Verdi plus dramatique.
Benjamin Bernheim est un phénomène rare dans le paysage lyrique contemporain : un chanteur dont la célébrité internationale n’a pas précédé mais suivi l’excellence artistique. Sa trajectoire, fondée sur la patience, la prudence et le refus des raccourcis, constitue un modèle à contre-courant des logiques de marché qui, trop souvent, brûlent les jeunes voix prometteuses.
Ce qui frappe, dans son art, c’est d’abord l’intelligence musicale — la conscience que chaque note, chaque syllabe, chaque nuance porte un sens, et que le chanteur est avant tout le serviteur du compositeur et du librettiste. Cette éthique du service, loin de contraindre son expression, la libère : c’est parce qu’il ne cherche pas à se montrer que Bernheim touche si profondément.
Il incarne également quelque chose de précieux et de rare : la renaissance du grand chant français. La tradition du ténor lyrique français — de Duprez à Nourrit, de Clément à Thill, de Vanzo à Gedda (franco-suédois) — avait connu une longue éclipse au cours de la seconde moitié du XXe siècle, où le répertoire français était souvent confié à des chanteurs italiens ou américains pour qui la langue n’était pas maternelle. Bernheim a restauré cette tradition, non par revendication nationaliste mais par conviction artistique profonde : parce que, pour lui, le français est la langue dans laquelle sa voix dit le plus.
« Chanter en français revient un peu à rentrer chez soi. C’est une langue qui révèle mes couleurs vocales, qui me permet d’explorer le sous-texte, les nuances, les détails. »
— Benjamin Bernheim, entretien Résonances Lyriques, 2025
Quelques réserves, toutefois, circulent dans les milieux spécialisés. On lui reproche parfois un excès de retenue, une tendance à l’introspection qui peut, dans les grandes salles, priver le chant de l’impact physique nécessaire. Certains critiques, notamment lors de représentations dans les vastes dimensions du Staatsoper de Berlin ou du Metropolitan, ont noté que la puissance vocale — réelle, mais calibrée avec soin — pouvait sembler insuffisante dans les épisodes les plus dramatiques. Ce reproche, qui reflète une attente légitime de certains auditeurs, est aussi celui que Bernheim lui-même retourne en argument esthétique : le chant n’a pas vocation à remplir un espace, mais à l’habiter.
La maturité artistique qu’il a atteinte — à quarante ans à peine, avec encore de nombreuses décennies de carrière devant lui — laisse entrevoir des perspectives réjouissantes. Les prises de rôles annoncées (Cavaradossi, Don José) suggèrent qu’il aborde désormais le tournant dramatique de sa voix avec la même intelligence et la même prudence qui ont guidé toutes ses décisions jusqu’ici.
Nous sommes, soyons-en convaincus, en présence de l’un des grands ténors de l’histoire du chant lyrique — non pas une promesse, non pas une espérance, mais une réalité pleinement accomplie.
(C) – ACCENT 4, Avril 2026

