Par la Rédaction d’ACCENT 4
Il est des artistes dont le nom seul évoque une couleur, une texture, presque une température. Chez Alexandre Tharaud, c’est le bleu d’une nuit de studio, la chaleur d’un bois ancien et la précision d’un scalpel d’argent. À 57 ans, celui qui fut l’élève prodige de Germaine Mounier et de Carmen Tacon-Devenat est devenu bien plus qu’un pianiste : il est le trait d’union entre le Grand Siècle français et l’épure contemporaine.
Né le 9 décembre 1968 à Paris, Alexandre Tharaud grandit dans un terreau artistique fertile (un père baryton amateur et une mère professeur de danse à l’Opéra de Paris). Mais son parcours n’est pas celui d’un enfant prodige formaté pour la compétition internationale brutale.
Entré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP) à l’âge de 14 ans, il y reçoit l’enseignement de Germaine Mounier. C’est là que se forge son identité : une technique héritée de la grande tradition française (clarté de l’articulation, primauté du timbre), mais déjà habitée par une curiosité qui déborde du cadre romantique traditionnel.
Bien qu’il remporte le deuxième prix au Concours international de Munich en 1989, Tharaud ne cherche pas la carrière de « véloce » des claviers. Sa quête est ailleurs. Elle est dans le creux de la note, dans cette solitude qu’il décrit si bien dans son ouvrage Montrez-moi vos mains. On apprend dans ce livre que la vie (si on ne le savait pas encore) d’un pianiste de renommée internationale est loin d’être de tout repos. Combien de pianistes se lancent à l’assaut d’une telle vie sans vraiment connaitre la réalité d’un tel métier… Mais Alexandre Tharaud ne se plaint pas, bien au contraire.
Il aime cette vie et en assume tous les aspects difficiles. Il éprouve une grande gratitude envers son public qu’il respecte profondément. Dans son livre, Il rend aussi hommage aux accordeurs, sans qui le concert ne pourrait avoir lieu. Il regrette que le nom de l’accordeur ne soit jamais inscrit au programme. En effet, pourquoi le modèle du piano et le nom de l’accordeur ne sont-ils pas (au même titre que le preneur de son, le réalisateur etc.) mentionné sus les jaquettes de disque ou sur les programmes de concert ? C’est nier complètement l’importance primordiale pour le pianiste de l’instrument sur lequel il joue. Alexandre dévoile le travail indispensable de préparation du piano avant chaque concert, et la collaboration étroite entre accordeur et pianiste soliste.
Alexandre Tharaud est aussi attentif à ses fragilités. Son corps, son sommeil et sa mémoire lui ont posé de nombreux problèmes au cours de sa carrière et il a été dans l’obligation de trouver des solutions. Il pratique régulièrement la natation, la technique Alexander et s’aide de l’homéopathie, et d’une grande discipline de vie.
« j’ai cultivé l’écoute. » dit-il quand il parle de son propre corps.
Ce n’est plus un secret pour personne qu’il a décidé de ne plus jouer de mémoire. Il raconte ce qui l’a poussé à ce choix courageux à une époque où personne n’a encore osé sauter le pas.
« Le trou de mémoire n’est rien en soi, il n’y a pas mort d’homme. Mais la peur par anticipation, suivi du choc psychologique qu’elle induit, eux, sont dévastateurs. »
Pourquoi s’imposer quelque chose parce que tout le monde de fait et que c’est la coutume, si cela vous empêche d’avancer. Il a ouvert d’ailleurs par cette décision la voie à de nombreux pianistes qui se sont libérés depuis de ce fardeau.
L’Homme sans Piano : Le Paradoxe du Créateur
C’est l’anecdote la plus célèbre de sa vie d’artiste : Alexandre Tharaud ne possède pas de piano chez lui. Après s’être séparé de son Bösendorfer « Bucéphale », il a choisi de vivre dans un appartement silencieux. Pour travailler, il se rend chez des amis, dans des studios ou des églises.
« Ne pas posséder d’instrument, c’est entretenir le désir. Quand je retrouve un clavier, c’est chaque fois une première rencontre, un combat ou une étreinte. »
Un pianiste professionnel ne « s’amuse » pas toute la journée. Il travaille dur chaque jour, même ceux durant lesquels il n’en a pas forcément envie. Ce n’est pas parce qu’on fait de sa passion son métier, qu’il n’y a pas de jours sans motivation.
« Un seul projet, travailler, me remettre en question chaque jour. »
Il a trouvé des moyens de bien séparer sa vie personnelle de son travail. Il y a très peu de trace de la musique dans son propre appartement.
« Mon appartement n’est pas celui d’un pianiste. Peu de musique… et surtout pas de piano… »
Ce rapport à l’instrument « emprunté » explique sans doute sa capacité d’adaptation phénoménale en tournée. Il ne cherche pas à dompter le piano, il l’écoute pour comprendre ce que l’instrument a à lui offrir ce soir-là. L’année 2026 s’annonce particulièrement riche pour le pianiste, avec une résidence et des projets qui confirment son ancrage dans la modernité tout en honorant ses racines :
Son duo avec le violoncelliste Jean-Guihen Queyras reste l’un des piliers de sa vie musicale, une amitié de trente ans qui a accouché d’enregistrements légendaires (Debussy, Poulenc, Schubert).
Alexandre Tharaud n’est pas un pianiste de la performance athlétique. C’est un styliste. À l’image des écrivains qu’il admire, il soigne la ponctuation, le souffle, le silence entre les mots. Il incarne cette école française qui sait être profonde sans être pesante, et savante sans être pédante. L’une des signatures les plus radicales de Tharaud est son approche des baroques (Rameau, Couperin) et de Bach. Contrairement à une école qui chercherait à « romantiser » ces œuvres par de larges nappes de pédale, Tharaud utilise le piano comme un instrument de percussion noble.
- Le jeu perlé : Son articulation est d’une précision d’horloger. Chaque note possède son propre horizon, sans jamais baver sur la suivante.
- L’économie de pédale : Pour son disque mémorable Tic Toc Choc (Couperin), il a fait le choix de supprimer presque totalement l’usage de la pédale forte. Cela oblige à une virtuosité digitale absolue pour lier les sons uniquement par les doigts.
L’intéressé le dit lui-même : son son est un mélange d’ultra-sensibilité et d’un « tronc d’une force effroyable ». Dans les Variations Goldberg, il évite l’écueil de l’analyse clinique à la Gould pour privilégier une « danse des fantômes ». Le son n’est jamais dur, même dans les forte ; il reste « boisé », profond, explorant les résonances harmoniques du Steinway avec une patience d’alchimiste. Pour Tharaud, jouer est un acte de médium. Il ne se contente pas d’interpréter ; il met en scène. Cette dimension est flagrante dans son rapport à Maurice Ravel.
Son intégrale de l’œuvre pour piano seul reste une référence pour sa capacité à rendre l’ironie mordante de Valses nobles et sentimentales ou la mécanique implacable et tragique de La Valse.
Une Discographie en Archipel
La discographie d’Alexandre Tharaud ne suit pas une ligne droite. Elle procède par coups de cœur, souvent à contre-courant des modes.
- Le choc Baroque : Ses enregistrements de Rameau (Nouvelles Suites) et Couperin chez Harmonia Mundi ont réhabilité ces compositeurs au piano, prouvant que l’on pouvait être fidèle à l’esprit du XVIIIe siècle sans être un intégriste du clavier historique.
- L’aventure Scarlatti : Un disque solaire, où il traite les sonates comme des éclats de lumière, des improvisations saisies au vol.
- Le Bœuf sur le Toit : Un hommage aux années folles, à Jean Cocteau, à la musique de cabaret. Tharaud y montre sa facette la plus ludique et collaborative.
- Barbara et le Cinéma : Plus récemment, son double album consacré à Barbara et ses réinterprétations de musiques de films (Delerue, Legrand) montrent un artiste qui refuse de s’enfermer dans la tour d’ivoire du « Grand Répertoire ».
S’attaquer aux Variations Goldberg () de Jean-Sébastien Bach est, pour tout pianiste, un rite de passage ou un achèvement. Pour Tharaud, ce fut une longue maturation de neuf ans sans jouer Bach en public.nEn studio, Tharaud livre une version d’une clarté de cristal. Son approche est celle d’un plasticien :
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L’Usage du Silence : Contrairement à l’urgence motorique de Glenn Gould (1955), Tharaud laisse respirer les silences entre les variations. L’Aria initial est d’une lenteur assumée, presque une procession.
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L’Ornementation : Pour un public averti, l’écoute des ornements (mordants, trilles) est fascinante. Tharaud les traite avec la science du baroque français (Couperin), les intégrant à la ligne mélodique plutôt que de les plaquer comme des fioritures.
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La Prise de Son : Très proche des marteaux, elle permet d’entendre le grain de l’ivoire, renforçant cette sensation d’intimité absolue.
En concert (notamment son mémorable passage à la Philharmonie de Paris ou au Festival d’Aix), le jeu se transforme :
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Risque et Rubato : Là où le disque est une structure parfaite, le live laisse place à un rubato plus prononcé, notamment dans la Variation 25 (l’Adagio « l’épine noire »). Tharaud y étire le temps jusqu’à la rupture.
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La Dimension Physique : Tharaud joue souvent dans le noir partiel ou avec un éclairage très directionnel. Le geste devient chorégraphique. La Variation 28, avec ses trilles incessants, perd son aspect d’exercice digital pour devenir une vibration pure, presque électronique.
Alexandre Tharaud n’est pas un conservateur de musée. Il considère que le répertoire ne peut survivre que s’il est irrigué par les compositeurs vivants. Son catalogue de créations est l’un des plus impressionnants de sa génération.
L’une des collaborations les plus marquantes de ces dernières années avec Hans Abrahamsen : « Left, alone ». Un concerto pour la main gauche seule a été écrit pour Tharaud. Il y déploie une virtuosité stupéfiante de la main gauche, parvenant à faire oublier l’absence de la main droite par un jeu de pédale d’une complexité extrême. Il crée une illusion de polyphonie totale dans un univers sonore boréal, froid et scintillant.
Alexandre Tharaud est le dédicataire de plusieurs pièces de Pesson (notamment les Folies d’Espagne). Leur complicité repose sur le goût du fragment, de la citation détournée et du murmure. Tharaud excelle dans cette musique qui demande de jouer « au bord du silence », où le timbre de l’instrument est trituré pour produire des sonorités de clavecin désaccordé ou de boîte à musique.
En 2026, la création de la Sinfonia concertante avec l’orchestre Philharmonique de Strasbourg marquera une nouvelle étape. Strasnoy utilise le tempérament dramatique de Tharaud. On y retrouve l’influence du tango et du cinéma, des genres chers au pianiste, intégrés dans une structure savante. Alexandre Tharaud a développé une technique de Legato digital (lier les notes uniquement avec les doigts) qui dépasse la norme. Dans Rameau, il utilise des substitutions de doigts (glisser d’un doigt à l’autre sur une touche enfoncée) pour maintenir la résonance tout en gardant une attaque sèche. Cela donne cette impression de « clavier chantant » mais parfaitement articulé. Il possède une capacité rare à différencier les plans sonores au sein d’une même main. Dans les préludes de Debussy, il peut faire sonner le pouce comme une basse de violoncelle tandis que le cinquième doigt effleure les touches comme une flûte, créant une perspective tridimensionnelle du son.
Observez Tharaud en concert : le buste est souvent très stable, presque rigide, mais les bras sont d’une souplesse totale. Ce contraste lui permet de canaliser toute l’énergie dans l’extrémité des doigts. Le mouvement est « économique » ; aucune gesticulation inutile, tout est au service de l’impact sonore. Alexandre Tharaud est le pianiste de la nuance. À une époque qui privilégie souvent le volume et la vitesse, il propose une écoute de l’intérieur, une introspection qui n’exclut jamais le plaisir de la danse. Qu’il joue une transcription de Rameau ou une partition complexe d’Abrahamsen, il reste ce « veilleur de nuit » qui nous guide vers l’essence même de la musique : une émotion pure, débarrassée de l’ego.
Alexandre Tharaud enregistre ses disques exclusivement chez Warner Classics/Erato. Son dernier album, Pianosong, dédié à la chanson française, est paru à l’automne 2025. Parmi ses enregistrements récents, citons son album consacré aux concertos pour piano de Ravel, avec l’Orchestre national de France sous la direction de Louis Langrée, qui a été acclamé par la critique.
Alexandre Tharaud n’est pas un pianiste de la performance athlétique. C’est un styliste. À l’image des écrivains qu’il admire, il soigne la ponctuation, le souffle, le silence entre les mots. Il incarne cette école française qui sait être profonde sans être pesante, et savante sans être pédante.

