Editorial Juin 2008

 

Sans culottes

Sans papiers

Sans abri

Sans le soi

Sans foi ni loi

Sans souci (sûrement pas)

 

Sent le soufre

Sent la rose

Sent le roussi

Sent le renfermé (non)

 

Deux hémisphères

Deux pieds

Deux pôles

Deux oreilles (pourquoi pas)

 

De Falla

De-libes

De-bussy (oui oui oui)

 

Deux sans

Deux sent

Deux cents

 

Deux cents quoi ?

Deux cents bulletins

Deux cents éditos

 

De quoi rester sans voix…

 

c. h.

Le mot du président Juin 2008

 

Musique et développement durable

Le concept de développement durable, concept d’actualité et surtout d’avenir, doit-il et peut-il s’appliquer à une radio de musique classique ?

La question peut se poser à l’occasion de la parution de ce numéro 200 du bulletin d’Accent 4, sur lequel se porte à l’instant votre attention. Mais si notre bulletin s’inscrit ainsi dans la durée, cette circonstance n’en fait pas nécessairement un instrument de développement durable.

Par ailleurs, et comme j’ai eu l’occasion de vous l’annoncer ici voici peu, ce bulletin est appelé à se développer dans sa  forme et, à la version papier, va s’ajouter une édition électronique qui, nous l’espérons, pourra être bientôt proposée à nos auditeurs abonnés. Ce développement, même s’il entraînera quelque économie de papier, ne sera pas pour autant durable au sens où l’on doit entendre l’expression  développement durable dans une institution culturelle telle qu’une radio classique.

Mais comment définir le développement durable en matière de radio classique ? Poser la question revient à s’interroger, de manière générale, sur la définition de la notion de développement durable et à se demander, de façon particulière, si la définition habituellement proposée rend suffisamment compte de la composante culturelle de la civilisation dans laquelle nous vivons.

Le développement durable est souvent défini comme un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, et plus précisément encore, comme un processus de développement qui concilie l’écologique, l’économique et le social et établit un cercle vertueux entre ces trois pôles : c’est un développement, économiquement efficace, socialement équitable et écologiquement soutenable.

Il ne s’agit que d’une définition, la plus courante sans doute, mais qui a en commun avec la plupart des définitions de ne comporter aucune référence à la dimension culturelle du développement. Pourtant, le développement durable n’est rien d’autre qu’un projet de civilisation qui, en tant que tel, est indissociablement lié à la culture, elle-même trait spécifique distinguant l’humain.

Le projet pour l’humanité de demain doit par conséquent dépasser les trois pôles économique, social et environnemental, car l’homme ne peut être seulement réduit à un agent économique, à un acteur social et à un être biologique. Le développement durable mérite d’intégrer pleinement la dimension culturelle, c’est-à-dire qu’il doit se fixer pour objectif de favoriser l’accès équitablement partagé au savoir, aux biens culturels et à l’épanouissement personnel de chacun par la culture (c’est   d’ailleurs dans cette dimension individuelle que le culturel dépasse le social), et de promouvoir la diversité culturelle, qui fait partie des richesses du patrimoine de l’humanité. Ceci ne signifie pas simplement la conservation et l’entretien de monuments ou d’œuvres culturelles, mais un véritable engagement sur la notion de diversité culturelle. Il faut s’éloigner d’un modèle de développement dans lequel, selon l’intéressante formule adoptée en avril 2002 par la Commission Française du Développement Durable, le monopole des moyens de production et de distribution de l’éducation, de l’information et de la culture qui, au XXème siècle, était l’apanage des états totalitaires, deviendrait l’accompagnement naturel de la mondialisation.

 

Vaste entreprise, à laquelle Accent 4 entend continuer à contribuer, comme elle le  fait modestement depuis plus de vingt-trois ans, en proposant un outil culturel libre, pluriel et indépendant,  au service de ses auditeurs et des acteurs du monde musical, un outil d’aujourd’hui, s’appuyant sur le passé pour mieux préparer à la société de demain. C’est ainsi qu’on peut définir le développement durable dans une radio comme Accent 4.

 

 

 

 

 

 

 Editorial Mai 2008 

Rêves de verre.

 

            Le vert printanier frais et tendre célébré par les vers de nombreux poètes. Plus question de chausser les pantoufles de vair de Cendrillon qui – comme chacun sait –sont en fourrure, puisque nous allons résolument vers l’été.

            Rêves de verre : splendeur des lustres en cristal de Bohême, éclats irisés sur les verres gravés de Saint Louis. L’île de Murano, au large de Venise, réputée pour les productions colorées de ses souffleurs de verre. Coupes de Daum, vases de Gallé, bijoux de Lalique de l’Ecole de Nancy. Silicates alcalins créés dans une concertation heureuse de l’artisanat et de l’art.

            Verre au quotidien : celui qui contient la brosse à dents, qui protège le cadran et les aiguilles de nos montres, qui nous enferme en voiture, en bus, en train. Plateau en verre de la table basse du salon, plats en Pyrex dans la cuisine et toutes ces ampoules des lampes qui nous offrent la lumière. Sans parler des fenêtres de la maison. Ah les fenêtres! Un chapitre à elles toutes seules ! elles nous permettent de regarder vers l’extérieur, de nous échapper, d’admirer le ciel et “ les nuages qui passent…là-bas…là-bas…les merveilleux nuages ! ” (Baudelaire)

            Il y a aussi le vilain plafond de verre qui interdit aux femmes d’accéder aux postes de responsabilité dans les organigrammes des entreprises ou en politique, sauf exception bien sûr. Ce plafond qui les condamne aussi, en Alsace par exemple, à gagner en moyenne et à compétences égales 20% de moins que les hommes.

            Plus récemment, le troisième candidat au départ de l’élection présidentielle a évoqué à plusieurs reprises, à la radio et dans les journaux, un certain “ mur de verre ” qu’il veut “ faire exploser ”. comme les mannequins derrière les vitrines ou les poissons derrière les parois de l’aquarium, les citoyens français se sentiraient séparés de leurs élus et dirigeants par une paroi verticale transparente, qui leur permet certes de se voir mais non pas de communiquer.

            Souvenons-nous cependant que certains verres sont réputés incassables et que d’autres peuvent faire des victimes en se brisant. A moins de s’en tenir au verre à moitié vide ou à moitié plein…

 

       c. h.

 

 

 Le mot du Président mai 2008  

 

 

Reviens, Ludwig, ils sont devenus fous !

 

            Combien de fois ne l’avons-nous pas constaté avec dépit ? Les compositeurs tout comme leurs compositions sont mis à toutes les sauces. Entre les “ Mozartkugeln ” salzbourgeoises et les utilisations publicitaires des œuvres de compositeurs célèbres, que ce soit en version originale, ou dans des arrangements où la médiocrité le dispute le plus souvent à la vulgarité, nous croyions avoir tout vu et surtout tout entendu, et la tendance était plutôt à la résignation. Erreur !

            Nous pensions également que la musique, comme d’autres formes artistiques et grâce à des actions pédagogiques adaptées, pouvait encore plus que jamais servir de levier éducatif et jouer comme facteur de rapprochement entre les cultures et les générations, et la tendance était plutôt à l’optimisme. Seconde erreur !

            Le désenchantement qu’expriment ces lignes vient de la lecture d’un article de presse relatant l’installation, dans quelques villes européennes, notamment au Royaume-Uni, en Belgique et aux Pays-Bas, de dispositifs de répulsion dits “ anti-jeunes ”, qui visent à éloigner des adolescents grâce à l’émission d’ultrasons dans une bande de fréquence qu’eux seuls peuvent entendre.

            L’utilisation d’un tel dispositif, baptisé “ Mosquito ”, dans les trois pays cités, provoque une certaine polémique, comme on l’imaginera aisément, tant cette manière de traiter la question des incivilités adolescentes et en particulier celle des regroupements bruyants et nocturnes apparait à la fois comme une atteinte à la dignité humaine, une diabolisation de l’ensemble de la communauté adolescente et une démission sociale en rase campagne devant un phénomène qui mériterait à l’évidence plus d’éducatif que de répressif.

            Et en France, me direz-vous ? On apprend que notre Ministre de la Santé, s’est prononcée pour une interdiction du procédé et qu’en attendant l’éventuelle règlementation à venir, le marché reste balbutiant, seule une quarantaine de ces boîtiers à ultrasons ayant été vendus sur le territoire national. Nous nous apprêtions à nous réjouir de voir notre pays une fois de plus montrer l’exemple. Mais la joie est gâchée quand on apprend que le dispositif est commercialisé en France sous le nom de “ Beethoven ” ! Ainsi, il ne suffisait pas de stigmatiser les adolescents, il fallait aussi que ce nouveau produit de notre civilisation technologique diabolise la musique classique et l’un de ses plus illustres représentants, aux yeux précisément de ceux à qui la belle musique est de plus en plus étrangère! Beau résultat ! Ludwig, reviens, ils ont perdu la tête !

 

                                                                                   Hubert Metzger

 

 Culture et politique 

 

            N’avez-vous pas été frappé par la récurrence du thème de l’absence des questions culturelles dans les débats politiques actuels ?  Exemple tiré de cette affirmation lue dans l’éditorial d’un confrère : “ En une époque où les champs de la création se sont radicalement dépolitisés, faut-il s’étonner que la culture soit à ce point absente de nos débats électoraux du moment ? L’art pour l’art (…), a voulu se détourner de la société ; est-ce un hasard si la société à son tour s’en détourne ? ”

            Mais l’art se détourne-t-il vraiment de la société et inversement ? Ou ne sont-ce pas plutôt les rapports entre notre société et l’art qui évoluent ? Et le sujet n’est-il pas abordé de manière  francocentriste, ou à travers un prisme trop médiatique ?

Toutes ces questions interrogent, chacune à sa manière, le thème de la fonction de la culture dans nos sociétés occidentales modernes, de ses rapports avec des concepts tels que ceux de citoyenneté, d’identité, de démocratie ou encore de cohésion sociale. Les politiques et les artistes qui y travaillent ne sont pas forcément ceux que l’on retrouve sur le devant de la scène médiatique. C’est ainsi qu’on a pu voir les participants à un colloque du Conseil de l’Europe, qui s’est tenu en septembre 2005 à Strasbourg sur le thème “Culture européenne : identité et diversité ”, en faire la synthèse et interpeller le Conseil de l’Europe dans les termes suivants :

Dans cet esprit, le colloque demande aux ministres de renforcer l’action du Conseil de l’Europe dans les secteurs suivants :

i) la compréhension interculturelle ;

ii) la sécurité culturelle pour tous; l’idée que la culture de chaque individu a de la valeur et est appréciée et que nul n’a l’intention de l’abaisser ou de la détruire ;

iii) la dépolitisation de l’identité et du patrimoine culturel (y compris les langues) entre les Etats et en leur sein ;

iv) l’intégration des politiques culturelles aux autres domaines comme l’économie, l’éducation, la jeunesse, l’action sociale et les médias ;

v) le développement de programmes transversaux établissant un lien entre la culture et la démocratie (en encourageant la culture démocratique et la culture de la démocratie), l’éducation, les droits de l’homme et la mobilité ;

vi) la définition de politiques et de projets culturels plus visionnaires, qui puissent être appliqués au macro et au micro niveau ;

vii) la recherche des meilleures pratiques d’action interculturelle, de dialogue interreligieux et de sécurité intercommunautaire dans tous les Etats membres du Conseil de l’Europe ;

viii) la définition de lignes directrices et de normes communes pour la gestion des problèmes relatifs à l’identité et à la diversité ;

ix) la formation de fonctionnaires, de praticiens culturels et éducatifs et de stratèges politiques, au traitement de l’identité, de la langue et du patrimoine culturel dans un esprit de cohésion ;

x) l’élaboration et la diffusion de matériels sur l’histoire de l’Europe qui évite de propager des mythes et de glorifier la victoire et présente au contraire les faits sous différents éclairages.

            On aborde ici la culture au sens large et la politique au sens noble. On y voit que le débat sur la fonction de la culture, et donc de l’art, existe et prospère. L’espoir reste de mise.

 

                                                                                   Hubert Metzger

 

 

 

 

 

 

                                                                                                   

       

Le Mot du Président

Avril 2008

 

Vers un nouveau bulletin

 

Vos yeux parcourent présentement la cent quatre vingt dix-huitième édition du bulletin des programmes de notre radio. L’objectif premier de cette publication, dont le numéro 1 remonte au mois de septembre 1988, consistait évidemment à donner la possibilité aux auditeurs de suivre heure par heure les programmes de la station. Mais au-delà de cet objectif purement fonctionnel, le bulletin avait aussi pour vocation de créer un lien particulier avec les auditeurs privilégiés que sont nos abonnés. En leur donnant une information complémentaire aussi bien sur fonctionnement de la radio que sur la vie musicale dont nous avons vocation à rendre compte. En mettant à leur disposition un moyen d’approfondir des connaissances, notamment par des chroniques ou des interviews.

Bref, le “ bulletin d’Accent 4 ” se voulait un moyen de communication ou, pour employer un terme prisé des communicants de ce siècle, un medium.

Aujourd’hui, la rédaction réfléchit et travaille à une version renouvelée de la formule, qui devrait voir le jour dans les prochains mois. Plusieurs raisons nous ont dicté cette décision.

D’abord, si les objectifs énoncés ci-dessus ont été grosso modo atteints, force reste cependant de constater que la communication persiste à ne se faire que dans un sens ; or, ce bulletin devait également accueillir les opinions et les critiques des auditeurs de la radio, voire à recueillir les contributions de ceux d’entre vous qui se sentent inspirés ou que la plume et l’envie d’être lus démange. Nous n’avons pas su vous convaincre de nous rejoindre dans cette démarche, d’où l’idée de la renouveler et de la renforcer pour promouvoir une nouvelle forme d’interactivité, qui reste cependant à inventer.

En second lieu, il faut bien constater que la maquette de notre bulletin a vieilli. Il est temps à présent d’offrir à nos lecteurs un support plus lisible, plus attractif. Entendons-nous bien cependant : il n’est nullement question de privilégier la forme sur le fond pour vous présenter un produit tel que ceux que l’on voit fleurir de plus en plus régulièrement, à savoir une jolie publication sur papier glacé au contenu insignifiant. Non, nous souhaitons tout à la fois rénover la présentation du support, et renforcer son contenu rédactionnel en développant certaines rubriques ou même en en créant de nouvelles.

Enfin, à l’heure de la promotion du développement durable, nous devons songer à une publication “ multi-support ” pouvant être acheminé à nos abonnés en version papier ou en version électronique, selon le choix qu’ils nous indiqueront.

Un beau travail en perspective, mais pour lequel nous vous demandons, cher auditeur(trice), cher lecteur(trice) votre contribution, sous forme d’avis, de suggestions ou d’impulsions. Ce bulletin vous est destiné, alors faites nous part de ce que vous en attendez, de ce que vous désespérez depuis longtemps d’y trouver, de ce que vous voudriez voir supprimer, des rubriques nouvelles que vous voudriez y voir insérées. En un mot comme en cent, montrez- vous créatifs, participez au renouveau de cette publication. Votre participation constituera le point de départ de cette interactivité nouvelle entre la radio et ses auditeurs, telle que nous l’appelons de nos vœux.

 

Hubert Metzger

 

Pour nous adresser vos propositions : ACCENT 4 22 faubourg de Pierre 67000 STRASBOURG ou contact@accent4.com

 

  Editorial Avril 2008

 

 

         Premier avril

         Puéril

         avec les facéties du poisson (débile?)

 

         Avril

         Babil

         des frais ruisseaux courant dans l’herbe gracile.

 

         Avril

         Fertile

         sur les tiges des fleurs fragiles.

 

         Avril

         Subtil

         aux teintes chromatiques dans les bois, jardins et

         jusqu’aux berges de l’Ill.

 

         Avril

         Péril

         si tu te découvres d’un seul fil.

 

         Avril

         Futile

         des élégantes parties en ville pour se parer de neuf à prix vil.

 

         Avril

         Volatile

         30 jours avant le joli mai des souvenirs qui défilent.

 

                                                                                                                      c. h.

Editorial mars 2008

 

M & M & M & N

 

           

Nuit de Chine

Nuit câline

Nuit d’amour

Nuit d’ivresse

De caresses

(De qui èsse?)

 

            La nuit est le refuge des amoureux : elle les protège, enveloppante et complice.En littérature comme à l’opéra, les scènes d’amour nocturnes sont légion. De Madame Butterfly, où Cio-Cio-San et Pinkerton souhaitent “Que vienne le soir”, à l’acte I, au plus long duo d’amour de l’histoire de la musique (45 minutes !) quand Tristan et Isolde se rencontrent à l’insu du roi Mark, la nuit abrite les amants, en les soustrayant à la vue des jaloux ou des espions… du moins le croient-ils.

            Le romantisme a, par excellence, magnifié la nuit libératrice. Musset et Novalis en furent les chantres ; l’hymne exalté du poète allemand a d’ailleurs inspiré Wagner dans Tristan. Le terme “nocturne” serait apparu en 1812, sous la plume du compositeur écossais John Field pour désigner une courte pièce de piano. Chopin, Schumann puis Liszt lui donnèrent forme, confirmèrent le genre par leurs créations. Tout en variations subtiles, longues formes fluides, parfois chantantes, le nocturne délie une mélodie douce, sans heurts, sans variations brusques.

            La religion chrétienne, autour de Pâques qui approche, s’est, elle aussi, attachée à la nuit, avec les leçons de ténèbres et ce dès le XVIIème siècle.Dujeudi soir, veille du Vendredi Saint, au samedi, veille de Pâques, se développent ainsi, dans certaines paroisses ou églises, de longues lamentations nocturnes, dans un lieu de culte éclairé par des cierges, éteints un à un, pour laisser finalement l’assistance dans une obscurité totale.

            Est-ce dans cette atmosphère qu’il faudrait jouer la sonate de Beethoven dite “Clair de lune”, avec son champ d’obscurité ? Car la nuit n’existe que par rapport à la lumière, définie par son absence.

            Au clair de la lune,

            Mon ami Pierrot.

            Cet éditorial a volontairement passé sous silence les forces du mal nocturnes, fantômes et vampires, traîtres et mort, pour donner un peu de douceur à notre monde heurté de scandales, d’attentats, de baisse de pouvoir d’achat et … d’élections.

            Emportons dans la saison nouvelle ces poétiques paroles d’un chant de cour japonais du Xème siecle, interprété avec l’accompagnement d’un koto, immense cithare sur table, par Etsuko Chida : “Qu’elles sont belles, les lueurs de la lune par les nuits voilées de printemps, quand la brume les enlace comme une étoffe.”

 

 

                                                                                              c. h.

 

 

 

Le mot du Président.. Mars 2008

 

Musique et Arts

 

La fondation de la Sécession, le 3 avril 1897, constitue sans nul doute l’évènement le plus marquant de l’histoire des arts à Vienne, au début du 20ème siècle. Aucun autre mouvement n’a, de manière aussi délibérée, révolutionné l’ensemble des arts plastiques et décoratifs, c’est-à-dire non seulement la peinture et l’architecture, mais également la sculpture, le dessin, l’illustration de livres, la gravure et la typographie. Même la musique ne restera pas épargnée, puisque les décors de certaines œuvres montées à cette époque à l’Opéra de Vienne, sous la direction de Gustav Mahler, porteront l’empreinte des artistes sécessionnistes, notamment celle du peintre et décorateur Alfred Roller.

 

L’idée de la Sécession était née l’année précédente, dans l’esprit de trois peintres viennois, Gustav Klimt, Josef Engelhart et Karl Moll, dans le but d’“ établir des contacts permanents entre la vie artistique viennoise et les derniers développements de l’avant-garde étrangère, mais aussi d’organiser des expositions à partir de considérations purement artistiques, indépendamment de toute motivation commerciale ” (premier manifeste de Klimt).

 

A partir de 1898, la Sécession va organiser chaque année des expositions permettant au public viennois de découvrir non seulement les artistes viennois qui la composent, mais aussi les principaux artistes étrangers du moment, tels que Rodin, Puvis de Chavannes, Seurat, Signac, Whistler, Edvard Munch, pour n’en citer que quelques uns.

 

Si j’aborde ce sujet, c’est parce que la Sécession renvoie aussi, me semble-t-il, à la notion de transversalité de l’Art, une notion qui nous interpelle en ce début de 21ème siècle, où les formes artistiques apparaissent sensiblement plus cloisonnées.

 

Un exemple de cette tendance au transversal nous est fourni par la quatorzième exposition de la Sécession (présentée d’avril à juin 1902) qui associa musique et sculpture à travers une œuvre du sculpteur Max Klinger : le monument à Beethoven. Le grand sculpteur de Leipzig, associé à la Sécession depuis le début, s’intéresse de près à la musique. D’abord à celle de Brahms (dont il était l’ami et qui lui a inspiré en 1894 les Brahmsphantasien, des gravures annonçant le surréalisme), ce qui lui valut d’être le dédicataire des “ Vier ernste Gesänge ”, l’une des dernières œuvres de Brahms. Puis à Beethoven par cet hommage monumental rendu au maître de Bonn et présenté dans le cadre de cette exposition de 1902, pour laquelle Gustav Klimt, autre exemple de cette transversalité, va créer sa célèbre frise de Beethoven, œuvre monumentale s’étendant sur trois murs, sur une longueur totale de trente mètres, et qui constitue une suite cohérente et thématique illustrant ou interprétant l’Hymne à la joie de la 9ème symphonie. 

Le rapport entre musique et arts, la fonction de la musique et des arts dans la société d’aujourd’hui, autant de thèmes dont Accent 4 doit s’emparer davantage. Dans une ville qui comporte un grand théâtre, dans un espace rhénan où les expositions foisonnent, dans une région où vient de s’ouvrir un nouveau lieu consacré à l’art moderne et contemporain, nous devons nous attacher, dans la modeste mesure de nos moyens, à faire découvrir cette transversalité artistique ! C’est le moment de rappeler que les pages de ce bulletin sont ouvertes à ceux qui souhaitent  apporter des contributions, y compris sur d’autres formes artistiques. L’antenne de notre radio, et notamment l’émission bimensuelle “ l’Opus Café ” réalisée en public et  en direct, peut s’y employer modestement, mais développons l’idée dans d’autres espaces sur les ondes et inventons le concept de radio musicale transversale !

 

Hubert Metzger

 

 

Editorial février 2008

Miroirs

 

“ il y a trois choses (sic) qui ne mentent pas : le miroir, l’appareil photo et ta belle-mère ” dit un proverbe italien.

Dans les miroirs d’eau de Versailles, pièces carrées ainsi nommées parce que leur surface réfléchit les rayons lumineux, la cour des Rois se mirait, comme Narcisse, qui se noya en contemplant dans l’eau son image, après voir dédaigné la nymphe Echo, qui, elle, s’en dessécha…

“ miroir, mon beau miroir, qui est la plus belle du royaume ? ” s’interroge la belle-mère de Blanche-Neige, assurée de sa suprématie, jusqu’au jour où la réponse la détrôna au profit de la jeunesse. Impitoyable miroir, de la première ride au dernier cheveu blanc.

La traversée du miroir dans le film Orphée de Cocteau. Et celle d’Alice au Pays des Merveilles, qui la fait plonger dans un univers fantastique, peuplé d’êtres et d’animaux étranges imaginés par Lewis Caroll.

La glace sans tain des commissariats de police, qui joue sur la frontière entre le visible et l’invisible, familière à tous les passionnés de feuilletons et de romans policiers.

Les “ miroirs profonds ” de la chambre dans L’Invitation au Voyage de Baudelaire, réfléchissent la “ splendeur orientale ” d’un intérieur rêvé, proche de la perfection.

Et que renvoient les miroirs de sorcière ? ou ces miroirs magiques que les occultistes jugent susceptibles de faire apparaître des scènes ou figures passées, présentes ou à venir ? le manichéens, eux, utilisaient des miroirs dans leurs cérémonies religieuses, parce qu’ils croyaient de leur devoir de délivrer la lumière emprisonnée dans la matière. Aristote lui-même raconte  qu’une femme qui regarde un miroir pendant ses règles fait que sa surface se voile de rouge. Et dans le droit fil de la pensée néo-platonicienne, le cœur est symbolisé par un miroir, en métal jadis, où la rouille annonçait le péché et le polissage du miroir sa purification. Source d’inspiration d’Oscar Wilde pour Le Portrait de Dorian Gray ?

Mais la plus grande mystification du miroir, symbole de la connaissance depuis la nuit des temps, est qu’il inverse la gauche et la droite mais jamais le haut et le bas, qu’il s’agisse des alphabets ou des visages. Les miroirs ont donc leur propre logique illogique…

29 jours en février 2008, à se regarder dans le miroir chaque jour, à s’interroger sur l’image qu’elle nous renvoie. “ les miroirs feraient bien de réfléchir davantage ” disait Cocteau. Nous aussi peut-être.

 

c. h.  

 

 

Le mot du Président

Février 2008

 

 

Eternel féminin…

 

Ce n’est plus l’heure des vœux, mais comment ne pas évoquer cette désagréable frustration du premier janvier, née d’un incroyable manquement à l’une des traditions les mieux établies.

 

Non, il ne s’agit pas du concert du nouvel an. Il fut fidèle au rendez-vous pour nous revigorer à l’heure de midi, au lendemain du réveillon de la Saint Sylvestre. A son programme  figuraient bien les “ bis ” habituels, “ le Beau Danube Bleu ” et la  “ Marche de Radetzki ” et, de surcroît, pour la première fois en 69 ans, la direction en était assurée par un chef français, Georges Prêtre, et avec brio si l’on en croit la presse viennoise du lendemain, unanimement dithyrambique !

 

Si la tradition a donc été respectée à Vienne, tel ne fut pas le cas chez nous ! Je veux évoquer cette discrète déconvenue que vous avez pu subir en consultant le Journal Officiel du premier de l’an ou votre quotidien habituel du lendemain, celle de ne pas y voir trouver la  liste des promus dans l’Ordre de la Légion d’Honneur.

Et vous interpeller quant à la cause de ce retard de publication, à savoir l’insuffisante parité de la liste des récipiendaires pressentis.

Voici donc la discrimination positive appliquée en matière de médailles ! Le chabadabada des breloques ! Serait-ce que les femmes sont moins méritantes que les hommes, pour qu’il faille, dans ce domaine aussi, imposer le principe de parité ? Ou craint-on que les citoyens puissent le croire, au cas où le contingent de médailles féminines persisterait à rester inférieur à celui des hommes ?

 

Posons la question différemment : si la République distingue moins de femmes, cela ne traduit-il pas tout simplement le fait que notre société n’accepte toujours pas de donner aux femmes les responsabilités dont elles ont démontré depuis longtemps qu’elles ont toutes les capacités de les exercer pleinement ? Ou plus simplement, les femmes seraient-elles moins sensibles aux honneurs et solliciteraient-elles moins de médailles ?

 

Ainsi, la décision d’appliquer la parité à la distribution républicaine de décorations apparait davantage comme un nouvel avatar de l’histoire de la maladie et du thermomètre. En distribuant les médailles à parité, on efface le problème, on détourne la question de l’inégalité de traitement entre les sexes. Bref, on casse le thermomètre !

 

Sous couvert de parité, l’on risque du reste d’ouvrir un peu plus la porte à toutes sortes de réflexes communautaristes. A quand un contingent de médailles pour les jeunes (car comme chacun sait la valeur n’attend pas le nombre des années) ? A quand un contingent pour nos concitoyens handicapés (car chacun sait qu’ils ont souvent plus de mérite qu’une personne valide) ? Et je vous laisse imaginer d’autres exemples que l’on peut facilement trouver en pensant à tous les communautarismes qui se développent.

 

Et pourquoi pas la parité dans le monde de la musique ? Imaginez des orchestres composés à parité ou encore des orchestres dirigés une fois sur deux par une femme et donnant des programmes comportant à parité des œuvres de compositeurs hommes et de compositeurs femmes. Et en franchissant un pas supplémentaire, imaginez encore, dans les chœurs, que l’on modifie la règle réservant les postes de soprano à des femmes et ceux de ténor à des hommes.

 

Et à l’opéra, imaginez des ouvrages dont la distribution serait assurée à parité hommes-femmes. Il est vrai qu’il suffirait de copier l’exemple de certains opéras baroques où des personnages peuvent être confiés à des rôles dits travestis. Imaginez Wotan chanté par une contralto !

 

Mais qu’adviendrait-il si le chanteur travesti remporte des succès colossaux et postule à une médaille ? La lui confèrera-t-on dans le contingent des hommes ou dans celui des femmes ? Comme vous le voyez, la question est plus complexe qu’il n’y parait !

 

Plus sérieusement, la discussion sur la parité et les communautarismes mérite mieux que le traitement politico-médiatique actuel, nécessairement superficiel ; elle demande de la réflexion, une réflexion à laquelle cette chronique, à travers l’exemple des décorations, a pour modeste ambition de donner une impulsion.

 

Hubert Metzger

 

H

 

 

EDITORIAL Janvier 2008

 

La main.

 

                        Mains potelées, mains tavelées.

                        Mains raffinées, mains blessées.

                        Mains de bûcheron ou de pianiste,

                        De menuisier, de céramiste.

 

            Mémoire de la main, pour coudre, pétrir la pâte, natter, tricoter, écrire. Dans la main calleuse du travailleur, l’accumulation du labour s’est inscrite. Celle du violoncelliste, par exemple, crée l’instrument et  la musique par l’intermédiaire de l’archet. De la main de l’artiste – sculpteur, peintre ou compositeur – naissent des oeuvres livrées au regard du monde et dressées à la face du temps. De l’apprentissage passé naît l’avenir, scruté dans les lignes de nos mains par le savoir ambigu des femmes tziganes de passage.

 

            Mains jointes dans la prière sur la gravure de Dürer.

                     Mains menottées des prisonniers et des otages.

 

            Au Moyen-Age, le vassal, agenouillé, tête nue et privé d’arme, en plaçant les mains dans celles de son suzerain, se désiste de sa liberté en la lui confiant. Le maître, en refermant les siennes sur celles de son partenaire, accepte la soumission en même temps que les obligations qui en découlent. A cette même époque, la main de justice – la justice étant qualité royale – est l’insigne de la monarchie française. Cet emblème, instrument de la maîtrise et signe de domination, renvoie sans doute au mot hébreu, iad, qui signifie à la fois “main” et “puissance”.

                       

                        La main caresse.

                        La main blesse.

 

            Elle caresse un bel objet, elle caresse la douceur du jeune enfant, elle caresse dans l’amour. Mais elle blesse dans la guerre, dans la maltraitance,  dans toutes les formes d’un pouvoir mal compris. Elle est symbole de mort dans l’art mexicain où, associée à des cœurs ou des pieds saignants, elle se confond avec le couteau sacrificiel à lame d’obsidienne.

 

            Et pourquoi pas, en 2008, ouvrir nos mains pour donner et recevoir, faire et défaire ce qui doit l’être ? Tendre la main, en signe de confiance et d’amitié. Prêter main forte à qui en a besoin.  Manifester notre qualité d’être humain.

 

 

 

                                                                                                          c.h.

 

L’aventure du Théâtre à Strasbourg

L’historique du théâtre à Strasbourg, et plus particulièrement du théâtre d’opéra, reflète les difficultés particulières qu’a connues notre province au cours des siècles. La lente substitution de la langue et de la culture françaises à un élément germanique antérieur, la persistance d’un folklore rhénan bien plutôt que breton ou latin, tout cela joint aux malheurs qui suivirent 1870, n’a pas facilité l’implantation d’un théâtre d’expression française.

Dès l’époque de Jean Sturm, c’est-à-dire dès le milieu du XVIe siècle, la position de Strasbourg au carrefour des échanges européens favorisa l’apparition d’un théâtre mi-populaire, mi-humaniste, où les légendes du Nord trouvaient leur place comme la mythologie latine. La cour du Gymnase, puis le lieu-dit « la Pelouse», place de jeux voisine du Gymnase, et enfin le Zimmerhof, près de la Porte des Juifs, offraient aux représentations théâtrales le plein air d’abord, avec ses perspectives magiques, si propices à l’art sacré, et enfin l’abri d’un toit. Parallèlement à cet effort permanent, la corporation des forains, bateleurs et comédiens ambulants importait à Strasbourg, l’espace de deux ou trois soirs, l’exotisme du théâtre de grandes routes.

Le goût traditionnel de la bourgeoisie et de l’artisanat de Strasbourg pour le théâtre et la musique, qui faisait de notre cité une sorte de Nuremberg du Rhin, restait cependant lié aux possibilités toujours limitées des amateurs. Mais ne sont-ce pas les « amateurs» précisément qui ont donné à Nuremberg ce cachet unique, dont les Meistersinger se sont fait l’écho ?

Ce n’est qu’à l’occasion du rattachement à la France que Strasbourg connut l’aurore du professionnalisme théâtral. Ce progrès dans l’organisation n’en fut pas un dans l’inspiration. Les arts du spectacle, et les autres, ne fleurirent jamais mieux outre-Rhin qu’à la cour des Seigneurs : rien n’est plus propice à l’expansion artistique que l’amateurisme à condition qu’il trouve des mécènes. Avec le nouvel état de choses politique, on échangea l’initiative individuelle désintéressée contre l’exploitation rationnelle et, si possible, fructueuse. Du moins cette intervention des contingences matérielles dans la vie du Théâtre permit de poser en priorité deux problèmes : celui d’une troupe professionnelle, et celui d’un local.

Dès 1700, des troupes théâtrales visitaient en alternance Strasbourg, mais l’incendie détruisait la salle qui leur donnait asile. A la hâte, la Municipalité faisait aménager un théâtre de planches, mais elle marquait du même coup sa décisive intervention dans la vie artistique de Strasbourg en projetant l’aménagement définitif de la Grange d’Avoine, située au cœur de l’actuelle Place Broglie. Ce nouveau théâtre, le premier à porter le nom d’Opéra, fut loué à un Directeur, à charge pour ce dernier de n’y faire que des œuvres françaises. L’inauguration eut lieu le 19 juin 1701.

Malheureusement il n’y avait qu’un public restreint pour ces représentations françaises : officiers, gentilshommes et quelques bourgeois bilingues. Le public populaire réclamait des représentations accessibles, donc en langue allemande. L’Opéra succombait à ce manque de clientèle assidue, tandis qu’à tour de rôle les Maisons des différentes corporations artisanales hébergeaient des troupes alle­mandes itinérantes, qui portaient au peuple des spectacles plus assimilables. En définitive les Corps de Métiers décidèrent la construction à leurs frais, d’un nouveau local, le Petit Théâtre. Mais l’ancien Opéra absorba en fait ce Petit Théâtre, malaisé à administrer, et le loua à des troupes allemandes de passage. La Révolution voyait ainsi le théâtre français prendre sous son contrôle le théâtre d’expression allemande. Mais cette victoire politique une fois de plus ne s’accom­pagna pas d’un progrès artistique. L’initiative privée, dont l’âme était le dentiste Laforgue, lui-même excellent acteur comique, produisit concurremment des repré­sentations de bienfaisance qui enrichirent les pauvres et firent courir le public. Mais le succès entraîna des excès d’ambition : les amateurs rêvèrent d’atours profes­sionnels, et le luxe des décors et costumes ruina cette intéressante tentative. L’Opéra décidément restait maître de la place quand, le 29 mai 1799, moins d’un siècle après son inauguration, il fut la proie des flammes.

La troupe se réfugia au Petit Théâtre avec le seul décor qui avait été épargné, celui de La Flûte Enchantée. C’est là qu’en 1806 la Reine Hortense présida une soirée qui fit date dans les fastes de la Ville. Mais on se résignait mal aux proportions médiocres du Petit Théâtre. Depuis longtemps, la Municipalité avait marqué sa volonté de prendre en mains les destinées du Théâtre. Il fallait donc construire une salle à la hauteur de grande ambitions.

C’était un projet de longue haleine. Il faudrait bien vingt ans avant qu’un Théâtre moderne fût en ordre de marche. En attendant, la troupe française fut installée dans l’Eglise Saint-Etienne, vendue comme bien national au cours de la Révolution, et récupérée à des fins profanes. La troupe allemande était gagnante dans l’affaire, puisqu’on lui laissait la jouissance du Petit Théâtre. Ces virevoltes et ces chassés-croisés témoignent assez de l’instabilité amenée à la vie artistique de Strasbourg par la dualité de sa culture et les fluctuations de son histoire.

Où allait se construire le nouveau Théâtre ? Il fut question de l’actuel Hôtel de la Chambre de Commerce, Place Gutenberg, et aussi de l’Hôtel de Police, rue de la Nuée-Bleue. On écarta un projet concernant la partie de la Place Broglie la plus proche des quais, où se trouvent encore les magasins et des services d’administration du Théâtre. Le choix définitif se porta sur la partie de la place Broglie où s’élève aujourd’hui le Théâtre. Mais il est sain de rappeler que d’un devis initial de 300 000 francs (de l’époque), on s’était trouvé passer, en 1821, date d’achèvement de la construction, au chiffre astronomique de 2 200 000 francs. Pour faire face à ces dépenses gigantesques, la Ville dut vendre d’importants biens municipaux. Mais, le 20 mai 1821, seize ans après les premiers projets, l’Opéra était inauguré sous la direction de M. Jausserand, avec la Fausse Magie de Grétry.

Avec cette inauguration un pas décisif était franchi. La Municipalité avait édifié un Théâtre digne des ambitions et des possibilités de Strasbourg. Jusqu’à la guerre de 1870, pendant ces époques de prospérité et de sécurité bourgeoises que furent le règne de Louis-Philippe et le Second Empire, Strasbourg ne connut d’autre instabilité que celle des directeurs : en moins de cinquante ans, ils furent presque trente à se succéder dans un fauteuil où nul ne fait fortune. C’était pourtant l’époque où la proximité de Plombières et celle de Baden-Baden, deux pôles de la saison d’été, attiraient vers l’Est toute une partie de la vie culturelle française. Halévy, Meyerbeer et Donizetti étaient les rois de l’époque ; Berlioz donnait, place Kléber, des concerts devant six mille personnes, avec six cents exécutants ; Pauline Viardot, la sœur laide et géniale de la Malibran, venait chanter ses derniers triomphes, Le Prophète et Orphée ; Strasbourg voyait les débuts d’une petite inconnue à l’œil de flamme, qui devait par la suite créer Carmen et Mignon, Célestine Galli-Marié.

La salle était digne de ces illustres interprètes. Ohmacht avait dressé au péristyle de la place Broglie les six Muses qui y figurent encore ; le reste fut malheureusement emporté par l’incendie qui, après les bombardements de 1871, détruisit le Théâtre. L’événement fut d’autant plus tragique que, depuis quelques jours, les caves et les infrastructures du Théâtre servaient de refuge à nombre de femmes et d’enfants chassés de leurs maisons détruites. Epilogue d’une carrière même pas cinquantenaire, le merveilleux lustre de cristal, orgueil de Strasbourg, s’effondra sur le parterre,  et tout était à recommencer.

Tout recommença, certes, mais bien autrement qu’on avait escompté. Strasbourg revint à la vie sous une administration allemande. Le répertoire français, la langue française elle-même, se trouvaient proscrits. L’implantation, si longue, à réussir, et à travers tant de difficultés, s’achevait en déracinement, d’autant plus douloureux que les racines étaient toutes fraîches. Ce furent les bâtiments qui pâtirent le moins, en définitive : dès 1873, grâce aux indemnités de bombardement, et à des subventions dont la Municipalité n’eut à supporter qu’une part minime, le Théâtre, reconstruit sur les anciens plans, se retrouvait en ordre de marche. Mais l’Etat cessait sa subvention dès 1876, laissant à la Ville les charges immenses de l’administration et du financement des saisons artistiques. On disposait alors d’une belle salle de 1300 places, admirablement située au cœur de Strasbourg, avec un lustre fabuleux de 230 feux et du poids d’une tonne, et des décorations de Rube et Nolau. Mais les frais étaient à la mesure de la splendeur des locaux. C’est dans ces circonstances difficiles qu’apparut dans toute son importance la Dotation Apfel.

C’est en 1839 que Jean-Guillaume Apfel ancien magistrat, à la tête d’une fortune considérable, avait institué la Ville de Strasbourg son légataire universel, à charge pour elle de maintenir une vie artistique digne du rang qu’elle ambitionnait. Or, aux premiers temps de l’annexion allemande, le Théâtre perdit son habituel public de fonctionnaires et d’officiers français, sans qu’une contrepartie lui fût aussitôt fournie par l’administration allemande. Les fonctionnaires allemands attendirent pour s’abonner que leThéâtre eût retrouvé un niveau acceptable. C’est la générosité d’Apfel qui permit au Théâtre de réussir cette difficile transition.

Il est juste de dire, que malgré l’extravagante valse de directeurs qui s’inaugura en 1873, la vie théâtrale retrouva vite un niveau intéressant. Il se trouva quelques bons directeurs, soutenus par la confiance sévère de la Municipalité, consciente des immenses difficultés amenées par l’annexion, et soucieuse de ne pas laisser perdre un héritage strasbourgeois, de ne pas compromettre un avenir strasbourgeois. A côté de ces Hessler, de ces Aman, de ces Kruckl, on vit apparaître ces Directeurs de la Musique aux pouvoirs très étendus, Otto Lohse et Hans Pfitzner et, sous leur tutelle, ces jeunes chefs d’orchestre dont la présence était d’un si heureux présage pour l’avenir de la musique à Strasbourg : Otto Klemperer, Robert Heger, Georg Szell, en attendant la relève française, en 1919.

Cette relève porte un nom : Paul Bastide. Il avait quarante ans quand il prit en mains ce Théâtre où tout était à refaire, où un répertoire devait se bâtir et une troupe se reconstituer. Il le fit. Durant l’entre-deux-guerres il ne s’absenta de Strasbourg que pour une expérience de trois ans à l’Opéra-Comique. Le répertoire reconstitué était d’une largeur fantastique, à raison de six ou sept œuvres nouvelles remontées ou reprises chaque saison. Bastide n’oubliait pas de tirer parti de la position géographique remarquable de Strasbourg pour inviter Place Broglie des troupes étrangères, venues de Vienne ou d’Allemagne. Richard Strauss, von Hoesslin, Josef Krips parurent ainsi au pupitre du Théâtre, où tous les genres musicaux, toutes les cultures nationales, se trouvaient accueillis, dans une paix qu’on espérait durable.

Elle ne le fut pas : une deuxième occupation pesa sur Strasbourg, mais il est juste d’indiquer que ces années furent moins noires grâce à la présence musicale rayonnante de Hans Rosbaud. Quand toutefois Strasbourg retrouva la paix et la France, ce fut encore Bastide qui reconstitua un répertoire et une troupe, et qui amena une résurrection dont l’élan n’est pas encore perdu.

Louis Oster

Louis Oster est le Président du Cercle Richard Wagner et administrateur d’Accent 4.